Bélarus : la pente déclinante ?

La situation n’est pas rassurante pour l’opposition…

" Macha, la Patrie t'appelle" : détournement d'une affiche russe par l'artiste bélarusse Ania Redko, projetée sur un immeuble de Minsk. Elle montre Maria Kalesnikava avec son passeport déchiré Foto: Nexta/CC-BY-SA/4.0Int

(Marc Chaudeur) – Hier matin, on a appris où se trouvait Maria Kalesnikava, la principale figure de l’opposition bélarusse, enlevée mardi vers 10 heures. Avec elle, tous les membres de la Direction du Conseil de Coordination sont soit détenus, soit exilés à l’étranger – comme a bien failli l’être « Macha », après une véritable machination des services. Et avec elle, une bonne centaine de personnes moins connues. La répression connaît une phase d’accélération depuis ce mercredi. Que peut espérer l’immense couche de la population qui aspire à des élections libres et honnêtes et à un changement de régime ?

Nous avons appris par Monsieur Kalesnikav, le père de Maria, que la dirigeante de l’opposition se trouvait retenue au N.1 de la rue Volodarsky, où se trouve le Centre de Détention Provisoire de Minsk. En relativement bonne forme, mais souffrant d’ecchymoses et d’hypertension. Avant-hier soir mardi, la courageuse musicienne avait été emmenée à la frontière ukrainienne, en partie dans la voiture d’un ami et partisan de l’opposition (voir notre article d’hier), où les policiers ont essayé de maquiller un exil forcé en fuite volontaire ; mais Maria aurait déchiré son passeport afin de rester dans ce cher pays qu’elle veut voir transformé dans les années à venir.

Elle a ensuite dû passer la nuit dans un poste de douane, près de Mazyr, avant d’être transférée à Minsk hier matin. Et dans la soirée, on a pu voir les occupants cagoulés (nombreux) d’un minibus débarquer devant son appartement, monter et s’emparer de son ordinateur et de ses documents… Maria risque un procès pour tentative de s’emparer du pouvoir, selon l’Article 361 du Code Pénal bélarusse.

Maria n’est pas la seule personnalité importante à avoir été arrêtée : comme les dix petits… personnages à peau sombre d’Agatha Christie, les 7 membres du Conseil de Coordination qui chapeautait l’ensemble de l’opposition ont tous disparu : les uns à l’étranger (Pologne, Lituanie, Russie pour quelques-uns d’entre eux), les autres en détention en divers endroits, pour le moment dans la capitale. La dernière à rester dans le pays et à pouvoir se faire entendre, c’est le fameux Nobel de Littérature 2015, Sviatlana Aleksievitch. Elle a bien failli être arrêtée hier matin, mais grâce à l’intervention d’amis étrangers et de diplomates, elle a pu demeurer dans son appartement. Pour le moment.

En somme, le Conseil de Coordination n’existe plus – du moins, il n’existe plus que virtuellement, comme un ectoplasme. Peut-on alors espérer que le mouvement continuera sur sa lancée en se renouvelant, au moins « au sommet » ? C’est possible, à cette réserve près que le staff de 7 membres bénéficiait d’un prestige à peu près introuvable ailleurs, chez les « rescapés »… Il faudra cependant que les suivants se montrent plus circonspects et évitent de se déplacer seuls ; par exemple, si Maria Kalesnikava avait été escortée de 4 gardes musclés, la police eût davantage hésité à s’emparer d’elle en plein centre ville. Même chose pour ses deux amis arrêtés un peu après elle ou pour l’avocat Maksim Znak, qui officiait notamment pour elle et pour Sviatlana Tsikhanouskaia (en Lituanie depuis début août). Le peuple bélarusse est gentil, trop gentil.

L’avenir qui se présente donne des raisons d’inquiétude. D’abord, Loukachenka a déclaré à plusieurs reprises, cette semaine et surtout lors d’une conférence de presse, qu’il ne se retirerait pas, que c’est en somme Dieu qui a voulu qu’il occupe la première place en Bélarus. Qu’il ne céderait pas devant ce qu’il appelle « la rue » – et qu’il faudrait plutôt nommer « peuple », tant l’opposition et le désir de nouvelles élections et d’un nouveau gouvernement est majoritaire. Une nouvelle Constitution ? Sur ce point, Loukachenka est plus flottant ; mais sans doute ne cédera-t-il pas d’un pouce non plus, en définitive, sur cette revendication et cette fausse proposition dont il feint d’être l’instigateur.

Ensuite, la répression s’est accélérée ces derniers jours. Plus d’un mois après les élections truquées et les premières manifs de protestation, le pouvoir semble estimer que cela suffit, qu’il faut maintenant liquider et boucler. Les nouvelles inquiétantes se multiplient dans toutes les grandes villes : une centaine d’arrestations au moins hier mercredi, et cela ne s’arrangera pas aujourd’hui, hélas. A Minsk, quelque chose qui inquiète les citadins bien informés : le grand hôtel qui surplombe la Place de l’Indépendance, où passent toutes les grandes manifestations, sera fermé ce week end. Pourquoi ? Pour laisser place à la police et à la répression ?

Le régime n’est pas fou : la répression du mouvement mettra un certain temps, mais elle se fera. Du moins si… Si les organisations internationales, les diplomates étrangers et plus encore, les dirigeants des Etats occidentaux ne protestent pas avec virulence, n’expriment pas des exigences claires et nettes. En ce sens, une bonne petite nouvelle, tout de même : la Serbie a refusé de participer aux désormais traditionnelles manœuvres militaires de la Fraternité slave (Slovensko Bratstvo, voir nos articles précédents) avec Russes et Bélarusses. Très bien !

Jusqu’à présent, les dirigeants étrangers se sont distingués par la mollesse de leurs réactions et la faiblesse de leur voix. Il faut absolument que cela change ; c’est une condition indispensable pour laisser à l’opposition un champ libre et une chance pour construire l’avenir du pays. Et pour la dignité de l’Europe et de l’Union européenne.

 

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