Economie alsacienne : le doute au cœur de l’été

Notre éditorialiste Alain Howiller fait le tour des perspectives de l'économie alsacienne, la veille de grandes réformes qui s'annoncent.

Si l'Alsace compte des industries qui se portent bien, la croissance ne suffit pas pour créer des emplois. Foto: Brasseries Kronenbourg / Wikimedia Commons / CC0

(Par Alain Howiller) – Les hasards des publications du premier mois des vacances nous rappellent fort opportunément -y compris aux maniaques du parasol- que l’économie a des exigences qui ne se laissent pas ranger aux oubliettes de la période estivale. Dans son analyse conjoncturelle trimestrielle, la Direction Régionale de la Banque de France souligne que «Les prévisions à court terme tablent sur une relative stabilité dans l’industrie et le bâtiment, une progression dans les services et le commerce de gros, et une contraction dans les travaux publics.»

Propos à rapporter à ceux figurant dans «Analyses – Alsace – N°3», publication de la direction régionale de «l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques – INSEE» qui note, au delà du court terme : «La population active alsacienne augmenterait ainsi de 13.500 entre 2010 et 2020. L’Alsace serait la 10ème région au taux de croissance de la population active le plus fort… Ce constat a deux conséquences : d’une part le renouvellement des forces de travail est assuré; d’autre part, la résorption du chômage devra nécessairement passer par une croissance de l’emploi supérieure à celle de la population active !»(1)

Elémentaire, mon cher Watson, aurait dit Sherlock Holmes : élémentaire, mais posant plus que jamais, en termes clairs, la cruelle nécessité du proche destin alsacien : il faut créer des emplois, alors que la situation de l’emploi a commencé à se détériorer à partir de 2005 (en particulier dans les bassins de l’emploi de Strasbourg et Mulhouse) pour connaître une détérioration plus forte à partir de 2012. Le fait que le taux de chômage (autour de 9%) reste d’un point inférieur au taux national, n’est pas rassurant d’autant qu’il progresse plus vite ces derniers mois que le taux du pays et qu’en comparaison, il se situe à 6,5% en Allemagne (3,6% en Bade-Wurtemberg, mais 3,5% dans l’Ortenau, taux relevé également en Bavière).

Au delà de la crise, une réforme structurelle ! – Mais si la situation actuelle est certes un «sous-produit» de la conjoncture, elle est surtout le résultat d’un nouvel effort de restructuration mené par l’industrie régionale. Selon une autre étude de l’INSEE, l’économie alsacienne a commencé à décrocher dès l’an 2000 : «(Dès ce moment)… L’Alsace quitte le groupe des régions à croissance moyenne… pour celui des régions à croissance faible. Au cours des dix ans qui suivent, elle se maintient -déjà- grâce au rebond dont bénéficie l’économie allemande au sortir de sa récession, tout en accentuant ses efforts pour retrouver (cela continue en ce moment et se traduit dans les chiffres du chômage) une productivité négligée lorsque la situation relativement euphorique des «trente glorieuses» n’imposait pas (encore) une trop grande rigueur ! Et la «bise glaciale» -en l’occurrence la crise mondiale- est venue !

Faut-il désespérer pour autant ? Dans le dernier «Observatoire de l’Economie Alsacienne»(2) c’est certes la stabilité à un faible niveau qui, là-aussi, l’emporte dans les prévisions. Les chefs d’entreprise consultés dans le cadre de l’Observatoire, tablent sur un maintien des effectifs ainsi que sur le maintien du taux d’activité, pour les trois prochains mois. Situation d’autant plus préoccupante que, pour un bon tiers, les chefs d’entreprise interrogés s’attendent à une dégradation de la rentabilité de leur entreprise : mais il est vrai que ce phénomène touche davantage les petites et moyennes entreprises que les grosses sociétés. En attendant que les mesures gouvernementales fassent leur effet, après ces deux dernières années qui ont plutôt découragé les entrepreneurs mais aussi les citoyens, l’horizon risque fort de mettre encore des mois voire de un à deux ans avant de s’éclaircir réellement.

Le poids des grandes entreprises alsaciennes. – En attendant, l’Alsace compte sur ses grandes entreprises pour continuer à investir : Liebherr-France qui vient de présenter de nouveaux engins, Trumpf (machines outils), Constellium (travail de l’aluminium), Bieber-Bois (fenêtres), un certain nombre d’industries alimentaires qui créent de l’emploi (Mars, Kronenbourg, Cafés Reck, Colin-Ingrédients etc…), le secteur de la plasturgie, de la chimie, de la pharmacie, de l’armement, du textile même… Du reste, le dernier état de la conjoncture établi (en Juin) par la Banque de France, souligne que les secteurs où on a senti un mieux, sont ceux des biens d’équipement, des équipements électriques et électroniques, des industries agro-alimentaires. De projets d’investissements continuent de se concrétiser et l’année dernière, pour le seul Bas-Rhin (département qui figurait encore en 2012 dans le tableau des départements les plus touchés par les destructions d’emplois) 143 projets se sont réalisés, l’Alsace dans son ensemble ayant vu la concrétisation de 291 projets. Beaucoup d’entre eux concernent des entreprises étrangères, allemandes en particulier. La bonne santé de l’économie allemande -et Suisse- profite à l’Alsace sur le plan de l’emploi.(3)

L’interaction entre les deux rives du Rhin est devenue essentielle : la coopération des pôles emplois allemand et français a déjà permis -dans le département de la Moselle- à 150 lorrains chômeurs de trouver du travail en Sarre, alors que l’objectif était, pour l’ensemble de l’année 2014, de trouver un emploi à 200 lorrains. La collaboration entre les «pôles» alsaciens et badois connaît un même succès : plus d’une centaine de contrats d’apprentissage («infra» et «post» bac) ont déjà été signés au profit de jeunes bas-rhinois.

Le «transfrontalier» appelé au secours ! – C’est ce qui a incité Philippe Richert, Président de la Région Alsace et Winfried Kretschmann, Ministre-Président du Bade-Wurtemberg, (voir eurojournalist.eu du 9 Juillet) de signer des accords tendant à faciliter et à faire mieux connaître -notamment auprès des jeunes- les possibilités offertes en matière d’emplois et de formation transfrontaliers. Sans plus attendre d’ailleurs, la municipalité de Weil am Rhein a organisé pour les entrepreneurs du secteur, avec les Chambres de Commerce et d’Industrie du secteur et les agences pour l’emploi, une rencontre de sensibilisation sur les possibilités offertes, sur le plan du recrutement de jeunes, par la «formation en alternance» (études dans les écoles françaises et formation pratique dans les entreprises allemandes).

Nous sommes loin de cette polémique déclenchée à la fin des années soixante par cette conférence du professeur Etienne Juillard, directeur de l’Institut de Géographie de l’Université de Stasbourg qui s’interrogeait, devant plusieurs centaines de personnes dont des dizaines de chefs d’entreprises alsaciennes, sur le point de savoir si «L’Alsace allait basculer dans l’orbite économique allemande !» L’Europe aidant personne ne se pose plus la question et l’Alsace essaye de bander ses muscles pour remonter le cours du temps et retrouver sa santé économique. Cela passe aussi par une santé politique mise à rude épreuve, ces derniers mois, sur fond d’élections, par des divisions politiciennes dont l’Alsace ne tirera aucun bénéfice. Cela joue aussi bien à droite qu’à gauche. Aux uns et aux autres, on rappellera utilement ce propos de Martin Luther qui disait : «Père, gardez moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge !»

(1) www.insee.fr/alsace
(2) L’Observatoire de l’Economie Alsacienne a été créé par l’Ordre Régional des Experts Comptables, le Crédit Agricole Alsace-Vosges et le quotidien «Les Dernières Nouvelles d’Alsace.
(3) Selon une étude «sur les destructions et les créations d’emplois en 2013», étude réalisée par «France Industrie» et le cabinet «Kurt Salomon».

1 Kommentar zu Economie alsacienne : le doute au cœur de l’été

  1. En ce qui concerne les deux grandes zones d’emploi en Alsace, les chiffres de l’INSEE sont les suivants:
    – Variation de l’emploi dans la zone d’emploi de Strasbourg: +0,3% par an entre 2006 et 2011.
    – Variation de l’emploi dans la zone d’emploi de Mulhouse: -0,3% par an entre 2006 et 2011.

    Donc, même si la croissance de l’emploi est faible à Strasbourg, elle demeure positive. C’est d’ailleurs la seule grande zone d’emploi du Grand-Est (Nancy, Metz, Mulhouse, Dijon, Reims) en croissance sur cette période!

    Source: http://www.insee.fr/fr/themes/comparateur.asp?codgeo=ZE2010-4205&codgeo=ZE2010-4208&codgeo=ZE2010-2105

    En ce qui concerne le potentiel d’emploi, il faut également développer le tourisme et surtout le tourisme urbain avec l’accueil de touristes lointains dont le nombre est en progression. C’est une source de développement du parc hôtelier à Strasbourg notamment.

    L’Alsace dans son ensemble a connu une belle progression de la consommation touristique, soit +17,7% depuis 2005.

    Source: http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/08/04/quelles-regions-de-france-beneficient-le-plus-du-tourisme_4466648_4355770.html

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