Festival de Cannes, 76e édition (10)

Esther Heboyan a vu pour vous 'Perfect Days' de Wim Wenders, vivre heureux (tant qu’on peut)

Des journées parfaites au Japon, vu par Wim Wenders... Foto: © MASTER MIND Ltd / Festival de Cannes 2023

(Cannes, Esther Heboyan) – Le réalisateur allemand Wim Wenders nous a fait connaître son amour du Japon et sa vénération du cinéaste japonais Ozu par le documentaire Tokyo-Ga (1985). Cette fois-ci, sa fiction Perfect Days, co-écrite avec Takuma Takasaki, tournée avec des acteurs japonais en langue japonaise, nous conte le quotidien d’un agent de nettoyage qui fait la tournée des toilettes publiques dans le quartier de Shibuya à Tokyo. On pourrait accueillir avec méfiance, du moins avec réserve, la banalité du sujet, la répétition des séquences, l’intrigue quasi inexistante. Mais le long-métrage de deux heures montre Wenders au sommet de son art.

L’un des atouts du film est la photographie de Franz Lustig (qui a aussi travaillé sur le documentaire Anselm présenté cette année à Cannes) ouvrant nos sens au foisonnement urbain et végétal de Tokyo. Les vues aériennes des routes s’entrecroisant ou se superposant transforment la métropole en une abstraction géométrique presque féerique. Les contre-plongées des arbres avec les jeux de lumière dans les feuillages procurent un sentiment d’élévation mystique.

La bande-son illustre littéralement – parfaitement – les images ainsi que l’humeur de Hirayama (Koji Yakusho). Le récit commence avec Perfect Day de Lou Reed, pendant que le protagoniste se prépare à vivre une nouvelle journée. D’autres tubes des années 1960 et 1970 nous invitent à jouir des bonheurs de la vie – The Dock of the Bay d’Otis Redding, Brown-Eyed Girl de Van Morrison… Feeling Good de Nina Simone va conclure le récit tandis que de gros plans sur le visage de Hirayama au volant de sa camionnette, saisiront les joies et tristesses d’une vie d’homme.

En attribuant le rôle de l’homme solitaire, taciturne, minutieux, méthodique, discret et généreux à Koji Yakusho, Wenders a trouvé le parfait acteur. Le Prix d’interprétation décerné hier soir à Koji Yakusho est amplement mérité. Hirayama a laissé son passé derrière lui, est dévoué à l’instant présent, corps et âme. On surprend, on entrevoit, blessures, aspirations, désirs, regrets, peut-être de la tendresse pour la propriétaire d’un bar (Sayuri Ishikawa) qui chante merveilleusement. L’homme œuvre pour la beauté de son présent : arrosage de ses plantes, photographie des arbres de Shibuya, lecture de romans, assistance à un garçonnet perdu ou à sa nièce en fugue, et par un soir de solitude teintée de détresse, partage d’une bière et même d’un jeu de chasse aux ombres avec l’ex-mari de Mama.

Si le Jury de la 76ème édition du Festival de Cannes a décerné la Palme d’Or hier soir à Anatomie d’une chute de Justine Triet, il n’aurait pas non plus été scandaleux si Wim Wenders était reparti avec sa seconde Palme d’Or.

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