Festival MUSICA ce week end : Phil Glass et Thierry De Mey

Transe pâle et guerre contre le Temps

Einstein on the Beach, de Phil Glass, par l'Ensemble Ictus, le Collegium Vocale Gent et Georges-Elie Octors/Photo : marcchaudeur/

(Marc Chaudeur) – On a beaucoup pensé à notre ennemi public et privé numéro un, ce week end : le Temps, la durée… D’abord, le très… populaire Einstein on the Beach, de Phil Glass, vendredi. Et puis dimanche, Timelessness, de Thierry De Mey. Que faire avec la temporalité ? Avec, ou contre elle ? Ces deux grandes œuvres traitent musicalement ce problème essentiel. Avec un brio impressionnant.

One, two, three,.. eight. Trois heures trente, et encore, en 1976 en Avignon, Einstein on the Beach avait duré 5 heures… Transe blafarde et esprit new yorkais, l’interprétation de cette œuvre composée voici 33 ans par de remarquables musiciens a captivé et fasciné vendredi dernier. Et aussi insupporté.

Pendant trois heures trente, on a glissé comme des ours polaires en pantoufles sur des plaques tectoniques qui se succèdent sur les flots avec une sage candeur. Des flots qui scintillent et dont on ne sait s’ils demeurent immobiles ou s’ils avancent inéluctablement.

Curieusement, quand Phil Glass a composé cette œuvre, il l’a fait selon 2 intentions majeures : composer un opéra de 4 heures, et puis, une œuvre qui se cristalliserait sur une grande figure : Hitler, Chaplin,.. Gandhi ? Ce serait Albert Einstein. Un portrait du célèbre tireur de langue moustachu, avec des textes de Lucinda Childs (et de Christopher Knowles, jeune homme autiste, et de Samuel Johnson). Einstein est-il là ? Ici, les mathématiques deviennent arithmétique de maternelle : le violon, l’instrument appris en l’enfance d’Albert, devient ritournelle obsessionnelle de chaman berrichon.

Au début, on est surpris : non certes par l’ampleur, mais par une certaine richesse des timbres, et par le fait que le caractère répétitif de cette musique n’est pas si évident. Cela dure une heure environ, et puis on devient perméable à la répétition de la répétition. Ce qui est normal, parce que la progression musicale est quasi insensible. Puis en fonction d’un arc très accoutumé, on redevient réceptif pleinement et intelligible aux changement dans l’immuable de cet agencement de sons ; aussi parce que le tissu sonore est à nouveau plus riche. Voilà ce à quoi on s’expose quand on veut absolument composer une œuvre de 4 heures ! On connaît cela en littérature, ces ventre mous du milieu : dans Zola, dans René Schickele, dans Romain Rolland, dans Hermann Hesse…

L’ensemble orchestral est somptueux : deux flûtes, deux saxos, deux synthés très années 1970. Et un choeur de 16 chanteurs et chanteuses. Une exécution (sans ironie sur ce terme…) magnifique d’un bout à l’autre. Bien sûr, malgré toutes les déclarations préliminaires à ce superbe concert, on regrette l’absence de la partie chorégraphique qui accompagnait la version originale et que dirigeait le grand Andy de Groat, disparu au début de cette année en France. Le corps s’effaçait donc, malheureusement, derrière cette transe pour occidentaux refoulés.

Cette transe ? Oui, une transe qui dévore le temps à pleines dents ; mais une transe pâlichonne,… une transe de substitution. Pour des Occidentaux des années 1970. Il s’agit au fond de ne pas trop se mettre en danger comme des candomblés ou des maroons caraïbes, mais de se poster comme on admire un requin dentu derrière la vitre d’un aquarium. Du point de vue musical : un peu, souvent, comme si le fantôme de Satie s’ acharnait à réviser les premières oeuvres de Einstürzende Neubauten. Avec aussi un côté très new yorkais, qui rappelle le 2ème disque du Velvet Underground, en 1969.

L’oeuvre de Thierry De Mey, Timelessness, interprétée (en création mondiale) par les Percussions de Strasbourg, emprunte une autre voie : celle de donner le Temps à effacer aux corps des interprètes, très présents par une esquisse de chorégraphie et une gestuelle savante et ésotérique. Reprendre le Temps et essayer de l’effacer par le corps, au moyen de la danse et de gestes… Dans cette créature vivante qu’est son oeuvre,De Mey nous révèle que le Temps est à la fois l’ennemi absolu et l’objet du plus intense désir. La puissance de la musique est décidément infinie. Une œuvre puissante et très tonique, à la composition d’une incroyable précision. Et on a admiré la jeunesse des membres des Percus, qui n’ont pas même encore prononcé leur dernier areuh.

Si si, la musique (et la peinture…) nous donnent les moyens de lutter victorieusement contre le Temps !

 

 

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