Finlande : la fin d’une expérience sociale ?

Pour la première fois en Europe, un gouvernement a expérimenté l’introduction d’ un revenu de base. Mais cette expérience s’achèvera en janvier 2019. S’agit-il d’un échec ?

Le revenu universel n'a pas généré une génération de fainéants en Finlande... Foto: Kintaiyo / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 3.0

(MC) – L’idée d’un revenu universel remonte au socialisme utopiste du XVIII° siècle (on la trouve déjà en 1797 chez Thomas Paine dans sa Justice agraire, notamment) et même à l‘Utopia de Thomas More, au XVI° siècle. En 1971, l’Américain John Rawls parle de « revenu social minimum » susceptible de favoriser l‘égalité des chances.

Dans notre cas, celui de la Finlande contemporaine, il s’agit bien évidemment d’une application restreinte de cette idée d’un revenu de base. Il s’agit de favoriser financièrement et psychologiquement le retour au travail des chômeurs.

Le Gouvernement finlandais ne se compose pas de trotskystes libertaires ni d’anarchistes transcendantaux. Mené par le centriste Juha Sipilä, il comprend des ministres de trois grands partis : le Kesk (centre), le Ko (droite) et… le PS (parti des Vrais Finlandais, extrême-droite, environ 17 % des voix aux dernières législatives). Et cependant, ce gouvernement là a décidé d’introduire cette expérience sociale d’un Revenu de Base Inconditionné pour 2000 chômeurs-euses, dans ce pays où le taux de chômage est relativement élevé (8,5%), avec pour projet initial l’extension de ce RBI à l’ensemble des chômeurs du pays.

L’expérience couvre deux années, de janvier 2017 à janvier 2019. Chacun de ces chômeurs touche 560 euros par mois. L’intention est principalement l’incitation à chercher du travail. Ce qui peut paraître curieux. Mais l’un des obstacles majeurs à trouver un emploi est, comme dans bien des pays, n’est-ce pas, la lourdeur bureaucratique et le fait qu’exercer un petit job lorsqu’on est chômeur, éventuellement de longue durée, entraîne trop souvent la perte des allocations et des compensations diverses. Or, la somme allouée permet en effet de rebondir et le cas échéant, de fonder une nouvelle entreprise, ou de construire une existence professionnelle plus souple (nous n’écrivons pas : flexible…) et plus conforme à ses désirs.

La presse donne ainsi un certain nombre d’exemples convaincants : un jeune homme en faillite depuis 7 ans qui monte une fabrique de tambours chamaniques (eh oui, nous sommes dans l’un des 4 pays que peuplent les Sames, les « Lapons ») ; une jeune femme écrivain qui peut ainsi mieux subvenir à ses besoins ; une autre dont le RBI permet un travail à temps partiel, en l’occurrence une activité de bénévole dans l’humanitaire. Ou bien encore, cette femme qui ne peut accepter les offres venant de l’agence pour l emploi parce qu’elle doit absolument s’occuper de ses parents âgés et malades…

Voilà qui met à mal une conception sans doute archaïque des valeurs Travail et Responsabilité, liée de manière un peu simplette à l’équation : tu travailles, donc, tu as droit à de l’argent… Une équation qui par exemple, a sévi en juin 2016 lorsqu’une votation suisse proposant le RB s’est soldée par 77% de votes négatifs. Ou encore dans les propos électoraux d’Emmanuel Macron lorsque, l’an dernier, s’attaquant à Benoît Hamon qui avait émis la proposition d’un Revenu de Base Universel, le futur président avait martelé : « Nous avons déjà le RBI ! C’est le RSA ! » Remarque très fausse, puisque le RSA est lié à un revenu, tandis que le RBI, comme son nom l’indique, universel ou non, est en tout cas… inconditionné !

En réalité, une somme modeste et régulière peut favoriser l’incitation, bien évidemment, surtout quand la bureaucratie s’efface un peu. Les quelques Finlandais méchants comme tout qui grâce à ces 560 euros, se réfugient dans leur chaumière pour siffler de la vodka et danser le tango ensuite ne changeront pas le fond de cette constatation.

Alors, pourquoi le RBI finlandais ne s’étendra-t-il pas à la plus grande partie des quelque 175 000 chômeurs que compte le pays ? Et pourquoi cessera-t-il d’être versé en janvier 2019 aux 2000 bénéficiaires actuels ? Un échec, cette expérience finlandaise ?

Que nenni. Au fond, c’est d’abord affaire de conception de la vie. Et du rôle de la politique, aussi. Les explications qu’avancent Juha Sipilä et son gouvernement de centre droit sont d’ailleurs quasi inexistantes. A peine quelques allusions peu claires au coût trop élevé de cette innovation pourtant passionnante. Mais trop chère pour quoi… et pour qui ?

Les responsables de la Kela, l’organisme finlandais de Sécurité sociale, avancent qu’en réalité, les dirigeant n’ont pas encore analysé les conséquences et les résultats et les conséquences futures de cette expérimentation, et que de toute manière, une réforme sociale en découlera. Elle visera la simplification administrative et le retour à l’emploi. Mais quelle elle sera, on ne le sait pas… La Kela évite d’analyser les conséquences sur le vif, parce que de tels contrôles influenceraient le comportement des bénéficiaires.

Un retour au conditionnement des aides ? C’est ce que préconisent certains experts ; mais en même temps, l’intention subsiste de favoriser ceux qui entreprennent de petits jobs et suivent une formation continue (même informelle et modérément déjantée), au lieu de trancher dans le vif de leurs allocations. L’idée a été émise aussi, à Helsinki, d’un crédit d’emploi, analogue en substance au crédit d’impôt universel (ou « impôt négatif », puisqu’on prend au lieu de donner) que propose le célèbre économiste de Chicago Milton Friedman. Libéralisme, quand tu nous tiens !

Espérons donc qu’en 2019, les électeurs finlandais seront bien inspirés de voter un peu plus à gauche, cette fois, et de réaliser les éléments prometteurs que contient l’expérience de ces deux années que nous finissons de vivre.

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