Frantisek Zvardon – artiste, grand reporteur, témoin d’une époque

L'éminent photographe Frantisek Zvardon répond aux questions d'Eurojournalist(e) et dévoilé le cadeau de Noël d'Eurojournalist(e) aux lecteurs et lectrices !

Frantisek Zvardon embellira votre mois de janvier sur Eurojournalist(e) ! Foto: (c) Frantisek Zvardon

(Réd) – Nous avons rencontré un photographe surprenant, Frantisek Zvardon. Ses photos sont célèbres et regardées dans le monde entier. Pendant cet entretien, nous avons découvert un philosophe, un artiste, un grand reporteur et quelqu’un qui communique avec le monde de manière visuelle. Et cet entretien était le début d’une belle histoire dont les lecteurs et lectrices d’Eurojournalist(e) profiteront pendant tout le mois de Janvier 2019 !

Frantisek Zvardon, vos photos sont déjà légendaires, et vous excellez dans plusieurs domaines de la photographie. Quelles sont vos sources d’inspiration principales ?

Frantisek Zvardon : Je trouve mon inspiration dans la nature, et dans toutes les formes de la matière. Je cherche l’intimité avec mes sujets, et j’utilise la lumière qui donne naissance à mes images. Pour moi, l’observation de la nature et de ses rythmes est essentielle. Mais il y a aussi l’homme : pour ce qui concerne l’être humain, la connaissance de ses conditions de vie et de sa place dans la société me sont nécessaires. C’est pourquoi, de pair avec l’école de la photographie, l’étude de la philosophie et de la psychologie ont été très bénéfiques pour mon cheminement de photographe.

Je suis professionnel depuis 40 ans et je ne vis que de la photographie, de reportages et d’illustrations. Chaque mission photo peut être très différente, et à chaque fois, il faut que j’essaie de comprendre l’essence du message à illustrer.

Un exemple : j’ai travaillé au Congo, à la frontière du Cameroun, pour capter l’un des derniers gorilles des forêts, et par ailleurs, pour saisir la vie des indigènes qui vivaient dans la forêt, menacés par la création du Parc et la déforestation. Je devais saisir sur le vif leur adaptation au climat et leur survie dans des conditions très difficiles, pour comprendre leur comportement et leur vie dans cette forêt tropicale – et pour tout résumer ensuite en quelques images. Je suis reparti ensuite du Congo, arrivé à Paris et le lendemain même, j’ai débarqué à Kiruna, au nord de la Suède, chez les tribus Sami… Passer de 40 degrés au Congo à -20 en Suède était un choc ! Là, cette fois, je devais comprendre et montrer les difficultés des Samis avec leurs troupeaux de rennes, leurs souffrances, et aussi leurs joies.

Chacune de mes missions est une aventure ; je pense qu’il faut aimer la vie dans toutes ses formes pour se sentir chaque fois comme chez soi.

Est-ce que vous voyez le monde avec d’autres yeux que nous autres mortels ?

FZ : Notre œil est comme un objectif, avec une lentille et un capteur. A part les nuances de couleur, de contraste et quelques déformations, vous et moi voyons la même chose. C’est plutôt le cerveau qui se trouve derrière l’œil, que l’on appelle aussi parfois le cœur, qui va distinguer ce qu’il est important de conserver – et parfois, de sauvegarder. C’est justement cette intuition qui va jouer dans le choix du sujet. En même temps, la photographie est un miroir de la société et la mémoire du monde, et je crois qu’inconsciemment, je suis emmené dans ce courant, torrentiel, de la société. Mais mon œil saisit ce qui m’emmène ainsi ; il acquiert toujours davantage d’exercice, et ainsi, il voit son environnement (naturel et social) avec toujours plus de précision et d’acuité. Mais je ne pense pas qu’on puisse apprendre la photographie. Chaque individu apporte ses sentiments et son regard sur le monde, parce que chacun d’entre nous représente et recherche la perception de ses rêves dans la réalité. Tout contribue à ce but : le cadrage, le choix du moment, de la lumière et bien sûr, la patience… Et tous les sacrifices qu’on peut être amené à faire pour produire les images. Etre photographe n’est pas un métier, mais une raison de vivre.

Vous êtes sans arrêt en déplacement aux quatre coins du monde, du Grand Nord à la Forêt Amazonienne. Quels sont vos prochains projets ?

FZ : Voyager, pour moi, est très important. Non pas pour l’expérience : j’ai rencontré des gens qui n’avaient jamais quitté leur village et qui étaient d’une grande sagesse. Un proverbe me fait toujours rire : « Un âne qui part ne revient jamais avec l’apparence d’un cheval ». C’est plutôt pour voir la diversité du monde, pour comparer ; et aussi, pour prendre du recul à l’égard de son propre environnement . A chaque retour de voyage, c’est un renouvellement du regard, une nouvelle découverte des lieux connus. Un exemple : je n’aurais pas trouvé l’idée de faire les portraits des Alsaciens si je n’avais pas vu et photographié les corps peints chez le peuple Surma, au Sud de l’Éthiopie. Notre parade est semblable à la leur ; seuls les formes et les matériaux sont différents. Chaque voyage était aussi pour moi, bien sûr, un enrichissement, par lequel je me rendais compte de la diversité de la nature et des cultures de l’homme. J’ai l’impression que plus on voyage, plus on devient humble, parce qu’on se trouve sans cesse devant un monde immense qu’on ne pourra jamais embrasser dans sa diversité.

Je voudrais bien , à part cela, faire encore un voyage dans le Nord pour terminer ce travail, et publier un livre sur l’ensemble de mon travail qui s’appellera : « La vie d’un photographe » ; mais à vrai dire, je ne sais pas si le temps me permettra de tout préparer. Mon grand rêve, c’est aussi mon livre « Cordillère des Andes » que je commencerai si tout va bien à la fin de l’année.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, vous fêtez cette année vos 70 ans. A quoi peuvent s’attendre vos nombreux fans pour cette année particulière ?

FZ : J’ai toujours peur de parler du futur : chacun de nous sait bien la fragilité de la vie. Depuis 4 ans, je travaille sur les paysages du Nord, et je voudrais bien terminer cette année cette Vision du Nord. Je sais bien que mon approche est limitée, nécessairement, et que plusieurs vies ne suffiraient pas à capter la diversité des paysages. Mais c’est ainsi : c’est mon regard, ma possibilité, l’angle que je capte.

Par ailleurs, la Cordillère des Andes est mon rêve depuis des années, et je voudrais bien l’explorer et garder en mémoire ce que j’y aurai vu et vécu… J’y étais plusieurs fois, il y a plus de dix ans. J’ai travaillé avec Linhof, avec des films de format 6 x 12 cm aujourd’hui peu utilisables. Les techniques se perfectionnent, et le monde change aussi trop vite.

Alors, artiste, grand reporteur, témoin d’une époque ?

FZ : Je ne me considère pas comme un journaliste photographe. Je ne suis pas les événements, ni les guerres : j’observe plutôt l’homme dans son environnement, et je lutte contre l’œuvre destructrice du temps… Ces images s’appliquent souvent sur les couvertures de livres et port-folios de magazines.

Je vais vous lire un extrait du texte écrit par la rédactrice en chef de l’un des magazines pour lequel je travaille, Lide a Zeme, Lenka Klicperova : « Tout a commencé quand j’ai reçu le courrier avec les images de Frantisek. Je les ouvre, et j’en ai le souffle coupé. Je n’avais jamais rien vu d’aussi étonnant ! Ces portraits ont une beauté particulière, et possèdent une véritable magie. Ce n’est pas un reportage, mais une œuvre très originale. Chaque centimètre de la photo révèle une esthétique austère.Tout simplement magnifique. Ce n’est pas la photo de reportage brute, comme celle que j’ai jadis admirée avec tous les grands de la photographie de reportage – de Capa à Cartier-Bresson… Mais c’est un art complexe, mêlant le réel des dernières tribus du sud de l’Éthiopie à une esthétique personnelle. »

Et il paraît que vous êtes en train de préparer avec nous, avec Eurojournalist(e), un mois de janvier tout à fait particulier – en quoi consistera ce « Mois Zvardon » sur Eurojournalist(e) ?

FZ : Oui, en effet ! Pendant tout le mois de janvier, nous allons publier ensemble une de mes plus belles photos, avec un court commentaire d’une personnalité. Cette tâche qui m’attend pour Eurojournalist(e) n’est pas facile à réaliser. Choisir une trentaine d’images est plutôt difficile, parmi les milliers d’images faites depuis 35 ans que je suis en France. Tout d’abord, je pensais faire un choix à l’intérieur de chaque période (voyages en Amérique du Sud, Etats-Unis, Asie) ; mais parmi 30 000 négatifs noir et blanc rangés dans les classeurs et diapositives, je me suis aperçu qu’il était presque impossible de tout regarder et de faire un choix (je pense d’ailleurs que personne ne le fera !!). Ensuite, j’ai commencé à regarder les disques de stockage numérique : certains ne s’ouvrent pas, ou bien il faut trouver des adaptateurs… Et ensuite, entre 6 millions de pixels au départ et 50 millions aujourd’hui, j’ai abandonné cette idée aussi. Alors, je reste dans mon choix avec des images relativement récentes du travail en Ethiopie, dans le nord de l’Europe et en Alsace.

Je souhaiterais choisir des images qui apportent un certain bonheur, et profiter de cette opportunité pour montrer que le journalisme peut aussi porter des messages de beauté.

Frantisek Zvardon, merci pour cet entretien et rendez-vous le 2 Janvier 2019 pour la première œuvre dans notre série « Frantisek Zvardon rencontre… » !

1 Kommentar zu Frantisek Zvardon – artiste, grand reporteur, témoin d’une époque

  1. HEMMERLÉ Pierre // 24. Dezember 2018 um 22:27 // Antworten

    Quelle belle vie voyons nous poindre par-delà ces photos et ces reportages.
    Nous vous envions, avec respect.

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