Georges Federmann et son Serment

Le médecin des exilés

Georges-Yoram Federmann avec son bonnet médiéval juif Foto: Chaudeurojournalist/CC-BY-SA/4.0Int

Georges Y. Federmann,Le Serment de Yoram, entretiens

Origine, Collection Prophète en son pays, juin 2020.

(Marc Chaudeur) – Après la longue période de confinement, Georges Federmann, l’une des grandes figures de la vie strasbourgeoise, resurgit au coin du bois. Non pas pour nous dévorer, mais pour nous asséner, comme un prophète paradoxal et truculent, les quatre vérités d’un humanisme concret, d’une ouverture absolue qui est celle que prêchaient jadis Christ et quelques autres va-nu-pieds et vauriens de la pire espèce. Il le fait dans un nouveau petit livre d’entretiens qui paraît dans une collection (d’inspiration plutôt jungienne) riche entre autres des enseignements que Gorges-Yoram, ce médecin atypique (hélas) et provocant a tiré de la pandémie qui poursuit ses ravages dans le monde entier.

Au départ, il y a la judéité de Georges-Yoram, qui se dit « en conversion » : est pleinement juif pour lui celui qui prend ses distances avec la religion juive et universalise sa pensée et son éthique. Celui aussi qui la radicalise et la met réellement en pratique. Son Serment, c’est celui – renouvelé – de Maïmonide, ce grand médecin et philosophe cordouan du 12e siècle ; bien plus complet que celui d’Hippocrate.

Au départ, il y a aussi une thématique et une critique très familières à qui, ayant fait ses études de médecine dans les années 1970, constate une double limitation culturelle et sociologique : la médecine, aujourd’hui encore, soigne des maladies, et non pas les malades ; et par ailleurs, elle soigne des gens bien, des gens comme il faut, et se blinde le cortex pour ne pas accueillir dans ses cabinets les personnes qui en ont le plus besoin, mais qui sont incapables de payer les soins : aujourd’hui, on les fait glisser adroitement au bord du tapis, par exemple à Médecins du Monde…

Et il y a aussi, au départ, l’indignation profonde ressentie à constater que la médecin française est encore, dans certains de ses fondements idéologiques et institutionnels, d’inspiration vichyste, et parfois, nazie.

Georges, lui, est devenu depuis bien longtemps maintenant le médecin de ces gens, les exclus du système de soins, très divers : toxicos, migrants, réfugiés, exilés… Et cela, explique-t-il, nécessite tout un apprentissage : apprendre à écouter les patients réellement, laissant là les filtres qui laissent les vrais problèmes à l’entrée. Ces problèmes sont avant tout sociaux et produisent un vrai cercle vicieux : car ces personnes, comme l’écrit bien Georges, finissent par développer un sentiment identitaire propre au groupe « des personnes-consommant-des-psychotropes-et-des-antalgiques-et-engagés-dans-les-rituels-d’achat ». A cet égard, le procès des liens destructeurs entre médecins et industrie pharmaceutique n’est plus à faire. Euh, si, il reste à faire et le restera encore longtemps, hélas.

Le médecin a une responsabilité sociale : il lui incombe de parler, de rencontrer, de témoigner, de soigner des êtres humains. Raison pour laquelle Georges estime qu’on ne peut devenir vraiment médecin que vers l’âge de quarante ans, avec l’acquis d’une liberté au sens le plus plein et l’ expérience concrète des humains souffrants et en attente.Mais combien le font ? Combien sortent de cette peur irrationnelle de sortir par effraction du rôle social que lui concoctent la faculté de Médecine et la société capitaliste ? Peu encore. En témoignent d’ailleurs les réactions que suscitent l’action admirable de Georges dans la capitale alsacienne et ses faubourgs…

Toute l’attitude de Georges repose donc sur la réceptivité et l’ouverture à 360 degrés ; chose à peu près inconnue sous nos cieux capitalisto-occidentaux. Elle repose aussi sur la reconnaissance de l’utilité de la provocation. Et sur ce théâtre, le rôle qu’il joue, estime-t-il aujourd’hui, a éveillé questionnements, interrogations et hostilité révélatrice : « J’ai essayé de pousser praticiens et patients à sortir du jeu de rôle auquel ils étaient assignés les uns et les autres pour qu’ils se reconnaissent et reconnaissent l’autre. »(p.64).

Georges reçoit, sans rendez-vous et à toute heure du jour et de la nuit ou presque, beaucoup de migrant et d’exilés venus de très loin. Son attitude est différente de celle d’un Tobie Nathan et des ethnopsychiatres : il pense, lui, qu’il vaut mieux faciliter au maximum l’entrée des patients dans la culture à laquelle il revendique appartenir (si cette revendication est sienne, du moins), que de les maintenir ou les renvoyer à leur culture d’origine.C’est là le fruit de son expérience.

Et enfin, les constatations de Georges quant aux conséquences de la COVID-19 sont encore à mûrir. Un point essentiel ; celui du deuil. Voici quelques jours, à un jeune homme qui se plaignait de n’avoir pu faire le deuil de ses parents morts loin et interdits d’accès, le psychiatre a recommandé de satisfaire les attentes du défunt : si les autorités interdisent le deuil, on n’est pas pour autant contraint de se l’interdire soi-même. Ainsi, le deuil peut se faire, et ainsi seulement.

Georges Federmann présentera son livre aujourd’hui à la Librairie Kléber et le 3 juillet à la Librairie Ehrengarth, à Neudorf. Voir les horaires dans les médias.

L’ouvrage est édité par Nourit Masson-Sékiné . Il est sponsorisé par l’Association Relais et marrainé par Christiane Roederer.

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