« Il faut arrêter les mensonges »

Interview avec Vladimir Fédorovski, ancien conseiller de Gorbatchev et Brejnev, écrivain et grand expert de la politique russe.

Vladimir Fédorovski, écrivain, diplomate, ancien conseiller de Gorbatchev et d'autres hommes politiques russes. Foto: ActuaLitté / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 2.0

(KL) – Peu de gens sont plus qualifiés pour parler de la situation politique en Russie et des tensions entre l’Est et l’Ouest que Vladimir Fédorovski. L’écrivain qui vit depuis longtemps en France, était conseiller des chefs d’état russes comme Brejnev, son ministre des affaires étrangères Gromyko et de Michail Gorbatchev. Ayant participé aux nombreuses négociations entre les Etats-Unis et la Russie, étant toujours en contact avec les décideurs à Moscou, sa lecture de la situation est d’une grande précision. Eurojournalist(e) a eu le privilège d’échanger avec cet expert. Interview.

Vladimir Fédorovski, peu de gens connaissent mieux la politique russe que vous – quelle est votre lecture de la situation ? Est-ce que l’Occident comprend les objectifs de Poutine ?

Vladimir Fédorovski : Non. Et je suis surpris que l’Occident fait encore semblant de ne pas comprendre les positions de Poutine. La propagande occidentale dit que Poutine veut envahir l’Ukraine, mais c’est faux. J’ai des informations précises et vérifiées et je vous assure que la Russie ne souhaite pas envahir l’Ukraine. Si Poutine l’avait voulu, il l’aurait fait en 2014, dans la foulée de l’annexion de la Crimée. A cet instant, l’armée ukrainienne était quasiment inopérationnelle et militairement parlant, une invasion aurait été facile à ce moment-là. Depuis, l’armée ukrainienne est beaucoup mieux organisée, formée et équipée, grâce à l’OTAN, et une confrontation militaire n’est vraiment pas à l’ordre du jour. Soyons réalistes : l’armée ukrainienne est aujourd’hui parfaitement en mesure d’écraser militairement une insurrection des séparatistes dans le Donbass. Ceci dit, l’Ukraine est un désastre pour Poutine et en vue des pression intérieures en Russie, il se décrédibiliserait s’il passait à l’acte.

Une nouvelle fois, l’Europe n’a pas de position commune par rapport à la situation en Europe Centrale, ni en ce qui concerne l’Ukraine, ni la Biélorussie, ni les Pays Baltes. En Europe, on pense que Poutine veut instaurer une « URSS 2.0 » – partagez-vous cette lecture, est-ce de la propagande ou la réalité ?

VF : C’est une erreur de penser comme ça ! Une « URSS 2.0 » serait impossible à instaurer. Toutes les tensions autour de l’Ukraine sont la conséquence d’un jeu dangereux que jouent les USA. L’Ukraine, c’est un trait d’union entre la Russie et l’Occident. Mais imaginez le scénario d’un conflit armée – le premier pays à en souffrir, serait la Pologne, et dans la foulée, c’est Allemagne qui connaîtrait une catastrophe, sans parler des autres pays dans la région. La Russie, et c’est là que l’Occident ne comprend pas la Russie, survivrait. Dans l’histoire, lorsque la Russie était attaqué, les Russes on fait bloc et se sont battus jusqu’à la dernière goutte de sang. Tenter de déstabiliser la Russie, dans l’espoir que Poutine aille dans le sens des positions occidentales, c’est une erreur. En cas de grande pression, les Russes se rassembleront autour de leur dirigeant, comme il l’ont toujours fait. Il faut comprendre que l’Ukraine, c’est le plus grand échec de Poutine à l’échelle internationale. Son intervention sur la frontière ukrainienne depuis des années, a pour l’instant coûté environ 18 milliards d’euros…

Et quid des réactions occidentales et de l’OTAN ?

VF : Poutine a été très clair et cela ne date pas d’hier. Pour la Russie et pour Poutine, l’extension de l’OTAN jusqu’à la frontière russe, est inacceptable. Et force est de constater que l’OTAN ment depuis des années. J’ai personnellement assisté aux réunions avec le ministre des affaires étrangères américain James Baker, lorsque celui-ci a promis que l’OTAN n’allait pas s’étendre vers l’Est. De toute façon, la propagande occidentale est aujourd’hui un mélange d’incompétence et d’incompréhension de la Russie. Les Russes ne sont pas des idiots – comme déjà dit, l’état-major de l’armée russe est clairement opposé à un conflit militaire dans la région. Par contre, si l’armée ukrainienne devrait intervenir dans le Donbass, il est évident que Poutine n’aurait d’autre choix que d’intervenir à son tour.

La France et l’Allemagne souhaitent relancer le « Format Normandie ». Pensez-vous que cela puisse avoir le moindre impacte sur Vladimir Poutine ?

VF : Je suis favorable à la discussion. Même si tout le monde semble faire semblant, ça vaut toujours mieux qu’une confrontation totale. Vous savez, Poutine, qui a vécu en Allemagne, a toujours été pro-allemand. De plus, en Russie a toujours régné un esprit gaullien. Certes, la France connaît actuellement aussi ses problèmes, mais cela n’empêche pas que ce format constitue actuellement la seule option diplomatique. Le « format Normandie », même si tout le monde fait semblant, a le potentiel de stabiliser la situation, de ralentir l’escalade. Mais en Russie, on se pose la question comment Macron peut parler de « Normandie », tout en envoyant des soldats en Roumanie.

Maintenant, même si cela fait partie du jeu diplomatique, il faut arrêter les mensonges des deux côtés. Nous vivons l’un des moments des plus dangereux de l’histoire de l’humanité. Les tensions sont réelles, la propagande devient la politique réelle, des deux côtés on commence à croire en sa propre propagande et cette situation peut virer à la catastrophe.

Nous nous trouvons donc dans une escalade à la fois verbale et militaire. D’après vous, comment pourrait-on procéder à une désescalade ?

VF : Il faut tout faire pour stabiliser la situation, il faudra être honnête, il faut essayer de trouver une sortie ensemble. Les Européens se trompent en pensant que les Etats-Unis puissent résoudre la situation, au contraire. Si la situation devrait s’aggraver, les Etats-Unis laisseraient tomber l’Ukraine et toute la région, comme ils l’ont fait en Afghanistan. J’espère que nous n’allons pas vers une guerre, car personne n’a rien à gagner dans une telle évolution. Il faut analyser, écouter les autres et se rendre compte que la Russie, et avant tout l’armée russe, ne veut pas une confrontation militaire. Il faut maintenant être très vigilant et éviter de commettre de nouvelles erreurs qui conduiraient un moment donné, vers la guerre.

Vladimir Fédorovski, merci beaucoup pour cet entretien !

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