Jour du dépassement : le système alimentaire en ligne de mire

7 mois pour consommer 1 an de ressources naturelles planétaires : le jour du dépassement est déjà atteint. Pointé du doigt, le système alimentaire.

Le logo du "jour du dépassement" - une triste journée pour la planète. Foto: Footprint123 / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int

(Anthony Branstett) – Le jeudi 28 juillet 2022 a marqué le « jour du dépassement » : toutes les ressources naturelles qu’est capable de produire la Terre en un an, ont déjà été entièrement consommées. Chaque année, l’ONG « Global Footprint Network » calcule ce « jour du dépassement », et la situation se dégrade au fil des années. Ce jour fatidique arrive de plus en plus tôt, à l’exception de 2020, où il a reculé d’environ 1 mois, suite à la pandémie du Covid et ses nombreux confinements. Malheureusement, il s’agit bien de l’exception qui confirme la règle, la situation étant redevenue habituelle.

« Durant les 156 jours qui restent d’ici le 31 décembre, notre consommation de ressources renouvelables va consister à grignoter le capital naturel de la Terre », pointe Lætitia Mailhes, directrice « initiatives spéciales » du Global Footprint Network. « Il nous faudrait 1,75 Terre pour régénérer ce que l’humanité consomme sur une année. »

Comment est calculé ce jour si spécial pour notre planète ? - Il s’agit d’une compilation de 15 000 données pour chacun des pays du globe. Parmi ces données : l’empreinte écologique de l’Homme, c’est-à-dire les surfaces nécessaires pour substituer les ressources que l’Homme consomme afin de répondre à ses besoins alimentaires, en bois et pour assurer la genèse des villes, mais pas seulement.

Cette empreinte écologique correspond principalement à l’absorption de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre que l’Homme produit. Au centre de leurs réflexions : la bio-capacité de la Terre, c’est-à-dire la capacité physique des espaces naturels à régénérer des ressources.

Tous ces indicateurs sont ramenés à une unité commune, exprimée en hectares globaux. En premier lieu, il faut diviser la bio-capacité de la Terre par l’empreinte écologique de l’Homme. En second lieu, il faut multiplier ce résultat par le nombre de jours d’une année. Et ce résultat final représente le jour du dépassement. Cependant, cette méthode ne reste pas sans défauts, mais elle reste une méthode solide pour observer les tendances.

En 1971, le jour du dépassement se situait fin décembre - l’Homme ne dépensant à peine plus de ressources que ce que la planète était capable de produire. Depuis, cette date est en perpétuel avance : « Ces vingt dernières années, le jour du dépassement a encore avancé de deux mois pour se fixer vers la fin juillet, d’où elle ne bouge plus depuis six ans », détaille Lætitia Mailhes.

Seule exception : 2020, donc, grâce ou à cause de la Covid et des confinements, le jour du dépassement se situait le 22 août 2022. Ce léger recul du jour de dépassement est donc lié à des changements conjoncturels, et non pas structurels.

La cause principale de l’actuelle avance prématurée du jour du dépassement est l’empreinte carbone, c’est-à-dire a quantité de gaz à effet de serre générée par les activités humaines. Elle excède largement ce que la planète est capable d’absorber en une année, grâce à ses puits de carbone, composés des océans, forêts, prairies… Ces émissions totalisent 60% de l’empreinte écologique totale de l’Homme, d’après un calcul de l’ONG. Un secteur devant être abaissé à zéro d’ici 2050, avec les objectifs de neutralité carbone que se fixent de plus en plus de pays, territoires et villes. Sans pour autant prendre les mesures nécessaires pour atteindre ces objectifs.

Mais la réduction des émissions n’est pas le seul défi pour retarder le jour du dépassement : Global Footprint Network et son partenaire, le WWF (World Wildlife Fund) pointent du doigt le système agricole et alimentaire, autre cause majeure du dépassement. Ce secteur monopolise 55% de la bio-capacité de la planète : « Autrement dit, la moitié de la planète, en termes de surfaces productives, est utilisée pour nourrir l’humanité », précise Pierre Cannet, directeur du plaidoyer du WWF France.

En plus, l’efficacité actuelle est très discutable : « D’un côté, nous avons aujourd’hui près de 700 millions d’êtres humains qui souffrent de la faim chaque année et, de l’autre, plus deux milliards de personnes en surpoids ou obèses », poursuit-il. « Autrement dit, qui mangent trop ou pas bien. »

Le système agricole et alimentaire a un impact non négligeable sur l’environnement - il génère son lot de gaz à effet de serre, de déforestations, de pertes de biodiversité dans les milieux terrestres et d’eau douce, rappelle le WWF. « Notre système alimentaire et agricole a perdu la tête », estime alors Pierre Cannet, qui rallie alors les nombreuses voix qui appellent, ces dernières années à le transformer en urgence. Le WWF et Global Footprint Network fixent trois grandes priorités.

La première d’entre elles consiste à minimiser la consommation de protéines animales afin d’accroître celles de protéines végétales. Il s’agit particulièrement d’un appel aux Européens de la part de la WWF, puisque l’ONG se réfère à un rapport de 2018 de la fondation RISE qui estime qu’en moyenne, les citoyens de l’Union Européenne mangent deux fois plus de viande que ce que préconisent les autorités sanitaires.

Non seulement, cette surconsommation est nuisible pour la santé, mais elle est gourmande en terres cultivées, donc en bio-capacité terrestre, pointe Pierre Canet : « Au moins la moitié de la production céréalière de l’UE est utilisée pour l’alimentation animale », illustre-t-il. « Soit pour nourrir des bêtes que nous allons consommer ensuite. »

La deuxième priorité mise en avant elle la nécessité d’arrêter la conversion des espaces naturels tels que les forêts, mangroves et prairies en terres cultivées. Encore une fois, l’Union Européenne est la première cible : « Elle est le deuxième exportateur mondial de produits agricoles issus de la déforestation tropicale », rappelle Pierre Cannet . « C’est notamment le soja que nous importons massivement du Brésil, où la culture grignote la savane du Cerrado, pour nourrir le bétail. »

La troisième et dernière priorité repose sur l’abandon du modèle de l’agriculture industrielle afin de développer partout l’agro-écologie. Il faudrait se baser sur un modèle de production cherchant à s’appuyer sur les avantages qu’offrent la nature alentour, en limitant au maximum l’usage d’intrants et s’en prohibant les produits chimiques : « Aujourd’hui, ce modèle fonctionne par la preuve, sur le terrain », lance Pierre Cannet. « Mais les surfaces converties restent insuffisantes. »

Pour mettre ce modèle en application, il faudrait financer l’agroforesterie, restreindre l’utilisation des intrants chimiques et abaisser le cheptel européen en sortant de l’élevage industriel.

De nombreuses opportunités politiques émergent qui pourraient permettre d’avancer vers ce système alimentaire que prônent le WWF et le Global Footprint Network. Entre autres, le projet de loi européen afin de bannir la mise sur le marché européen de produits et matières premières liées à la déforestation, toujours en discussion.

« Il y a eu des avancées encourageantes pour renforcer l’ambition du texte du texte par rapport à la première copie dévoilée par Bruxelles en novembre dernier », précise Pierre Cannet. « Un vote est attendu en septembre. »

Cependant, selon Pierre Canet la France a raté l’occasion sur son plan stratégique national (PSN), document dans lequel l’Etat précise à Bruxelles la manière dont il entend refuser la nouvelle Politique agricole commune (PAC).

« Nous nous mobiliserons aussi pour que ce qui sera présenté dans le projet de loi finance ou encore dans le projet de loi annoncé l’an prochain sur l’installation des agriculteurs permette d’aller vers ce changement de modèle agricole et alimentaire », assure-t-il.

Pendant ce temps, les Européens sont en mesure, par eux-mêmes, de remanier leurs habitudes alimentaires, en limitant leur consommation de viandes. Point sur lequel le WWF insiste.

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