La bataille autour du «Grand Est» n’est pas terminée : pourtant…

Alain Howiller se penche sur la question où en est la nouvelle région « Grand Est » six mois après son lancement.

Philippe Richert fait son possible pour donner des contours à la nouvelle région "Grand Est". Pas évident... Foto: Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 3.0

(Par Alain Howiller) – Près de 6 mois après la mise en place de la «Méga-Région de l’Est – Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine», baptisé «Grand Est», on continue à s’interroger, en Alsace, sur la pertinence d’une fusion présentée comme devant être à l’origine non seulement d’une simplification des structures régionales grâce à la diminution du nombre des régions ramenées de 22 à 13, mais qui devait également générer des économies substantielles. 6 mois après la naissance officielle du «Grand Est»,  personne n’évoque plus des économies désormais repoussées (si tant est qu’elles existeront un jour !) aux… calendes grecques, expression qui ne laisse présager… rien de  très positif à court voire même à moyen terme ! Représentant du syndicat F.O., Jacques Castelli a évoqué le coût de l’harmonisation des traitements des 7.200 agents de la nouvelle région : des disparités non négligeables existent entre les traitements versées dans les anciennes régions, mais aussi entre les effectifs  employés.

Philippe Richert, le Président du Grand Est, n’ignore pas ce problème : «Il faudra régler la question de disparité des salaires des agents de la région», a-t-il souligné en précisant : «Il y a 50 millions d’euros à trouver chaque année, si on veut prendre le haut du panier. On a 7 ans (jusqu’aux prochaines élections régionales ; note de la rédaction) pour harmoniser, mais on ne veut pas tarder !» D’autant que le syndicaliste a déjà prévenu : «Personne ne peut croire qu’on va tirer un trait sur ce qui constitue un élément déterminant de la feuille de paie (M.Castelli évoque les primes versées aux agents) et pas question que la réduction des agents soit la variable d’ajustement !»

Un Préfet qui accélère. – Si le Préfet de Région, dans son rôle de représentant de l’Etat, accélère l’adaptation de ses services à la nouvelle région (eurojournalist.eu du 30 Mars) et si même ses adversaires lorrains ou champardennais reconnaissent -parfois du bout des lèvres- que le Président Richert joue le jeu du «Grand Est», ils ne sont pas rares, pourtant, ceux qui continuent à s’interroger sur l’avenir de la nouvelle structure parfois jugée trop vaste, trop éloignée des citoyens, trop compliquée, source de pertes de temps en raison des déplacements nécessaires.

Bien sûr l’opposition du Front National ne rate jamais une occasion d’ouvrir le feu  sur les décisions prises par l’exécutif régional et son président. Le groupe socialiste, qui a retrouvé son unité face au pouvoir installé, n’hésite pas à critiquer la politique menée, souhaitant notamment que les propositions du groupe PS «ne soient pas balayés du revers de la main par un surmoi alsacien qu’il lui arrive parfois de ressentir». Le FN, lui, ne rate pas une occasion pour condamner «l’alsaco-centrisme», la «position dominante» et «l’arrogance alsacienne» qu’exprimerait le président de Région. Ce dernier rappelle que les «choix politiques (actuels) ne sont pas ceux des majorités précédentes» et souligne qu’il «considère qu’il n’y a pas que les succès alsaciens à retenir dans la grande région !» Il est vrai que partageant son travail entre ses trois bureaux (Strasbourg, Metz et Châlons-en-Champagne, au sièges des anciennes régions), Philippe Richert parcourt la grande région et ne lasse d’impressionner par sa connaissance des dossiers du Grand Est !

Un premier budget et «l’alsaco-centrisme» ! –Du coup obligé de remplacer son Premier Vice-Président élu député de Metz et qui a du démissionner pour éviter le cumul des mandats, il a pu désigner un successeur sans difficultés (1). Bien plus il a réussi, malgré l’opposition du FN et l’abstention des élus PS, à faire adopter son premier budget primitif régional (2,541 milliards d’euros) : «C’est avant tout un budget de transition» a-t-il précisé poursuivant «un budget qui assure en grande partie la continuité des politiques  jusque-là en cours dans les trois régions Alsace, Champagne-Ardenne et Lorraine. Une continuité nécessaire pour à la fois assurer à nos concitoyens et aux acteurs socio-économiques de la région, un minimum de sécurité dans l’administration de nos lignes d’interventions et pour permettre la mise en place d’un cadre de dialogue et de concertation pour les évolutions à venir.»

Le budget prend en compte la situation économique difficile du Grand Est (efforts de compétitivité, lutte contre le chômage, investissements dans les infrastructures), investit dans le tourisme pour renforcer l’attractivité, engagements en faveur de l’enseignement y compris l’Université et la Recherche, moyens dégagés en faveur de l’agriculture et la forêt, sans oublier la coopération transfrontalière «dans une région qui se veut ouverte au monde».

Ces ambitions balayeront-elles, les oppositions qui persistent et qui réclament le retour de l’Alsace à son ancienne structure ? Les partis autonomistes et régionalistes entendent poursuivre leur combat contre la nouvelle région : ils saisiront toutes les opportunités pour faire entendre leur voix lors de manifestations publiques, drapeaux blanc et rouge en tête, mais aussi lors des consultations électorales, y compris (si possible et malgré leur division) aux élections présidentielles de 2017.

Un opposant de la première heure. – Opposant de la première heure à la fusion, le professeur de Droit Public, Robert Hertzog, co-auteur avec l’ancien Ministre Daniel Hoeffel d’une plainte (rejetée) contre la fusion devant le Conseil d’Etat, donne un autre son de cloche et écrit à ce propos : «(Les dirigeants de la région)… qu’ils nous expliquent comment, à l’expérience, on tire profit d’un découpage tellement irrationnel qu’il interdit de penser des politiques régionales, de la dispersion des services de l’Etat et de la Région sur des centaines de kilomètres, dans un système multipolaire à trois ou quatre capitales, des assemblées coûteuse et pléthoriques, d’un CESER de 253 membres qui produira trois ou quatre rapports annuels que peu de personnes liront et qui ne changeront rien aux réalités économiques, de l’explosion des frais de déplacement, de la refonte des systèmes de gestion et des organigrammes, de l’alignement des traitements et des primes. La réponse est connue : les bénéfices viendront plus tard. Qui gobe encore cela ?»

Les «régionalistes» comptent sur la campagne électorale des élections présidentielles des 23 Avril et 7 Mai 2017 pour amener les candidats à s’engager dans une révision de la fusion. La partie est loin d’être gagnée ! Président de l’Association des Régions françaises, Président du Grand Est, Philippe Richert s’engage beaucoup sur la concrétisation de la fusion (et ceci explique sans doute cela !) : il ne croit guère à une remise en cause de la réforme territoriale, même en cas d’alternance politique.

Les «Républicains» y croient-ils encore ?… – Et de fait le principal groupe d’opposition –«Les Républicains»- semble avoir évolué. Nicolas Sarkozy, lui-même, qui avait affirmé qu’il remettrait les fusions en cause, pourrait bien avoir évolué à l’en croire Michel Baroin, Président (Les Républicains) de l’Association des Maires de France, devenu son principal soutien dans la future campagne électorale. N’a-t-il pas déclaré : «Les élus éprouvent un besoin de stabilité, plutôt qu’un besoin de projection vers une nouvelle organisation… Je sais l’attachement de certains à revisiter la réforme territoriale. Mais les élus, tout comme les acteurs socio-économiques, ont besoin de respirer !…»

Alain Juppé, autre candidat potentiel des «Républicains» aux élections présidentielles, soutient : «Certains veulent tout remettre à zéro en 2017. Mais les conseillers régionaux, les conseillers départementaux viendront d’être élus. Les élus locaux ont besoin de stabilité !» Le candidat va même plus loin, tout en soulignant qu’une organisation territoriale devrait s’adapter aux différents territoires, il avance : «Là où il y a une grande métropole, le département n’a plus sa place…». François Fillon, qui avait déjà plaidé pour la fin du «mille-feuilles institutionnel» lorsqu’il distingua Philippe Richert dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, a rappelé qu’il était favorable à une… fusion des régions et des départements, la réforme devant être soumise à référendum.

Alors le Grand Est est-il définitif ? Sera-t-il remis en question ? A ceux -moins nombreux aujourd’hui- qui en doutent, les partisans du retour à l’Alsace telle qu’elle fut, rappellent que ce qu’une loi a décidé, une autre loi peut le remettre en cause et que tout dépendra finalement de la manière dont ils réussiront -ou non- à faire entrer le débat sur une «dé-fusion» dans la prochaine campagne électorale.

(1)    A la suite du décès de la députée de Moselle, Anne Grommerch, son suppléant Patrick Weiten est entré à l’Assemblée Nationale : il a été remplacé dans les fonctions de Premier Vice-Président du Grand Est par Jean-Luc Bohl, Président de la communauté d’agglomération de Metz-Metropole.

(2)    CESER : Conseil Economique, Social et Environnemental de la Région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine.

(3) Dans «Ami Hebdo» du 22 mars.

3 Kommentare zu La bataille autour du «Grand Est» n’est pas terminée : pourtant…

  1. Certes une “défusion” serait à nouveau consommatrice de temps, mais il faut voir sur le long terme : vaut-il mieux perdre quelques années (foutoir de la mise en place de la mégarégion, fonctionnement bord…ique puis remise en ordre) ou perdre quelques dizaines d’années avec ce boulet de Grand Est, qui finira tout de même par disparaître dans les poubelles de l’histoire?

  2. Voyons Jean, çà passe quand même mieux que ce que laissait présager la campagne électorale
    De plus les Alsaciens n’y ont rien perdu; ils ont même gagné le devant de la scène.

  3. Ahhhh…Ce que je peux voir d’où je suis c’est surtout de la perte de temps, d’argent et d’énergie pour un apport nul (s’il y a en UN SEUL de concret et de visible, dites le moi vite!). On pourra en rediscuter après quelques années de gestion, lorsque les surcoût ne pourront plus être mis sur le dos de la mise en place de cette structure.

    Et je ne sais pas ce que les Alsaciens ont gagné (pour les élus, l’antipathie de leurs collègues qui les trouvent trop envahissant? le devant de la scène, mais de quelle scène? elle est toujours régionale,non? c’est ça le gain, encore plus de querelles internes?) et je m’en moque vu ce que globalement tous les habitants de cette région sont en train de perdre (cf ma première phrase)…

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