La pauvreté n’a pas de nationalité

Le sujet de la précarité et surtout de celle qui touche les « petits patrons », professions libérales, indépendants, agriculteurs etc. traverse les frontières.

(KL) – C’est une station de télévision privée nationale italienne qui a osé. En invitant des experts pour parler pendant trois heures (!) en direct sur le sujet de la pauvreté, des « suicides d’état » sur fond de problèmes économiques, sur le sentiment de toute une frange de la population « oubliée » par la politique, des citoyens de seconde zone. Un sujet qui irrite, qui fâche. Un sujet que les chaînes du service public taisent, tant en France qu’en Italie. Un sujet qui touche pourtant tous les pays européens. La pauvreté, ce n’est pas que pour les autres. On peut tomber dans la pauvreté sans s’y attendre et ceux qui sont particulièrement malmenés dans de telles situations, sont les petits entrepreneurs, les indépendants, les professions libérales, les agriculteurs, et tous les travailleurs indépendants en général – tous les ans, on dénombre de milliers de suicides parmi cette population, mais il faut dénoncer l’absence totale de coopération quand il s’agit d’obtenir des données officielles permettant de produire des statistiques exactes, car il est plus que probable que les chiffres à la disposition du public soient très loin de la réalité des suicides pour causes économiques. Pendant qu’en France, en Allemagne et ailleurs, on ferme encore les yeux devant ce phénomène (qui pourtant est énorme – 27% des pauvres en France sont issus de ce groupe de personnes, ce sont donc des travailleurs pauvres !), l’Italie reconnaît ce problème et a trouvé un terme pour le désigner : « Suicide d’état ». Car l’état porte une responsabilité pour ses citoyens et citoyennes, y compris ceux qui ont échoué lors de la tentative de créer des emplois et de faire marcher l’économie.

Pour le Professeur Valerio Malvazzi, le problème a une portée extrêmement large. La pauvreté qui, en Europe, n’est pas combattue, mais administrée, est voulue. « Nous sommes des esclaves du système bancaire », martèle-t-il et ce professeur d’économie et ancien député sait de quoi il parle. Lors de l’émission lundi matin sur « Canale Italia », orchestrée par le rédacteur en chef de la chaîne Vito Monaco, on constate où mène l’intox. De nombreux téléspectateurs, invités à téléphoner en direct durant l’émission, pointent « les réfugiés » du doigt. Mais ils se trompent, car si la question migration des peuples est un sujet en effet brulant, ce ne sont pas « les réfugiés » qui sont responsables du fait qu’environ 20% de la population des grands pays européens vivent dans la précarité. « Ce système est vieux », dit Fabio Conditi, expert en finance, qui lui, défend une monnaie alternative, « divide et impera ». Diviser pour mieux régner, voilà la devise d’un système dominé par « les marchés ».

Pour Brigitte Vitale, franco-italienne et présidente de l’association « Aide Entreprise » et de l’Observatoire OSDEI sur suicides et difficultés des professions indépendantes, qui œuvre depuis 10 ans en faveur de ces « petits patrons » broyés dans des procédures souvent brutales et qui durent des décennies, ruinant la vie des personnes concernées, le problème ne peut plus se contenter d’être considéré sur un niveau national. C’est pour cela qu’elle est en train de créer une association européenne avec des homologues italiens, en commençant par réunir d’abord les femmes dans un groupe d’un réseau social – « (ex) Business Europa Women » -, identifiées comme les résilientes de ce que Brigitte Vitale définit comme « l’enfer post-entrepreneurial » – car bien évidemment, la pauvreté n’a pas de nationalité et doit, par conséquent, être combattue à l’échelle européenne.

Et une fois de plus, ce sont les médias qui portent une responsabilité particulière. On se demande comment un sujet qui touche un tiers des pauvres en France, soit quasiment inconnu du grand public. Pourtant, la seule France perd tous les ans des dizaines de milliers d’emplois dans ces procédures de liquidation judiciaire, on déplore des milliers de cas de maladies, des drames familiaux, des suicides. Et – personne n’en parle. Car « le système » se porte bien avec les 20% des pauvres.

La pauvreté est un excellent moyen pour maintenir la peur dans un pays. On ne peut pas baisser les bras face à un tel drame. Mais avec une visibilité croissante (de plus en plus de médias « découvrent » ce sujet…), l’espoir renaît. Ainsi, Brigitte Vitale a pu informer les Italiens que le vice-président de l’Assemblée Nationale Sylvain Waserman a entamé un dialogue avec son association « Aide Entreprise – OSDEI » et puisque Sylvain Waserman fait partie du groupe de parlementaires ayant élaboré la nouvelle loi PACTE, il y a l’espoir qu’il puisse porter ce sujet devant les députés français, et c’est ce que la logique suggère. Ne serait-ce que pour des raisons purement économiques. Au lieu de fournir des efforts pour créer des emplois, il serait plus judicieux de sauver des emplois et de s’orienter davantage vers le redressement (réel, car en l’état actuel, 97% des redressements finissent en faillites !) des entreprises en difficultés que de les liquider. La chaîne « Canale Italia » invite Sylvain Waserman à se prononcer devant les téléspectateurs italiens et ce serait effectivement une bonne chose, également pour colmater le clivage entre l’Italie et la France qui a été creusé par les déclarations insultantes d’Emmanuel Macron à l’adresse des Italiens.

Mais dans ce débat, comme l’a rappelé le psychologue, sociologue et écrivain, le Professeur Ivano Spano, il convient de prendre en considération les souffrances des personnes concernées qui se soldent souvent par des suicides. « Seule la société civile pourra faire bouger les lignes », dit le Professeur Spano, « idéalement en coopération avec les instances politiques. » Ce qui nécessite que le monde politique soit prêt à échanger avec les experts qui suivent ce phénomène terrible depuis longtemps. L’émission « Oggi Notizie » présentée le lundi 27 août 2018 par son directeur Vito Monaco, sera peut-être le point de départ d’une toute autre attention et considération de ce problème aux dimensions terrifiantes. L’espoir est intact – tant qu’il y a des gens comme Brigitte Vitale et son groupe d’experts OSDEI qui grandit, Valerio Malvezzi, Fabio Conditi, Ivano Spano, Sylvain Waserman et bien d’autres qui le prennent au sérieux. A suivre.

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