Les Nôtres. La Shoah en Lituanie.

L’écrivain lituanienne Rūta Vanagaitė fait polémique en ce moment dans son pays . Auteure connue là bas, elle a publié un livre consacré à la Shoah en Lituanie en 1941.

Molotov et Ribbentrop, deux grands criminels de l'Histoire. Foto: Molotov / Wikimédia Commons / PD

(MC) – L’ouvrage, intitulé Mūsiškiai (Les Nôtres), non traduit, vendu d’abord à 18 000 exemplaires, a été retiré par l’éditeur (Alma Littera) des librairies. Pourquoi ?

A l’extérieur du pays, la presse a très peu parlé de cet ouvrage – hormis la TAZ allemande dans son édition du 19 avril dernier. Quel contraste avec le vacarme qu’il suscite en Lituanie !

Avant 1940, environ 220 000 juifs vivaient en Lituanie, surtout dans les bourgades, à Wilno/Wilna/Vilnius et à Kauen/Kowno/Kaunas. On les appelait Litwak, et ils étaient réputés pour leur haute culture – le grand philosophe Emmanuel Levinas en est issu, notamment. Début 1942, il n’y en avait plus. Plus de juifs en Lituanie. Que s‘est-il passé ?

Les faits sont connus et documentés depuis une soixantaine d’années. En réalité, le retentissement de l’ouvrage de Rūta Vanagaitė provient essentiellement de ce qu’elle reprend l’enquête de manière frontale, avec ce qu’on pourrait qualifier de… brutalité médiatique. Cette enquête, elle l’a entreprise avec l’aide d’Efraim Zuroff, dirigeant du Centre Simon Wiesenthal (qui comme on sait, a pour but de traquer les anciens nazis partout dans le monde).

Le contexte historique et culturel de cette tragédie dépasse bien évidemment la portée des investigations de Vanagaitė et son rayon de réflexion. Un contexte particulièrement lourd. Les soubassements sont analogues en certains points à ceux de la Pologne voisine, avec cependant des traits distinctifs. Les Lituaniens parlent une langue très singulière dont ils sont fiers ; c’est une des langues européennes les plus anciennes, la plus proche du sanskrit, idiome de référence des langues indo-européennes. Et la Lituanie a vécu avec la Pologne, depuis le début du Moyen Age, une histoire enchevêtrée de conquêtes, d’emboîtements successifs, d’identifications partielles et réciproques et de dénégations. Avec la Russie, elle a connu une histoire de violence quasi permanente, de domination, depuis très longtemps aussi.

Après 1918, les trois pays baltes bénéficient d’une indépendance rendue possible par la défaite de l’Allemagne. Mais en 1939, au début de la Seconde Guerre, le III° Reich et l’URSS signent le Pacte Molotov-Ribbentrop de non-agression. Nazis et soviets s‘entendent comme larrons en foire, et comme l’occasion fait justement le larron, l’Armée Rouge annexe la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. En automne 1940, 5000 Lituaniens sont déportés et jetées dans les prisons soviétiques. Une semaine avant l’invasion allemande, en juin 1941, le KGB s’empresse de déporter 23 000 Lituaniens en Sibérie.

La suite fait l’objet de l’ouvrage de Rūta Vanagaitė. La très grande majorité des juifs lituaniens vivent dans les petites villes (certaines villes connaissent une population à 90% juive), les Lituaniens goyim à la campagne ; les gens sont pour leur plus grande part paysans, et d’une pauvreté qui confine à la misère ou y plonge. Au moment où la Wehrmacht occupe le pays, fin juin 1941, un antisémitisme très ancien, dont l’origine remonte en partie à un certain anti-judaïsme catholique, achève de remonter à fleur de vase.

Et au même moment, la Wehrmacht fait figure de moindre mal face aux Soviets, sinon, dans l’esprit de beaucoup, de libératrice. Le Premier Ministre de la première indépendance des années 1920 se trouve en exil à Berlin ; mais après l’arrivée des nazis à Kaunas et Vilnius, les Allemands l’assignent à résidence et lui interdisent de rentrer dans son pays. Une propagande nazie en langue lituanienne est diffusée ; elle vise principalement à enrôler les hommes lituaniens.

Le massacre des juifs s’organise immédiatement. Des bataillons de volontaires lituaniens sont formés : ils comprennent plus de 10 000 têtes. Très vite, il ne reste d’ailleurs que peu d’Allemands (un millier) dans le pays, car la Wehrmacht poursuit l’Armée Rouge dans son repli stratégique vers l’Est. Le 7 juillet, quinze jours après l’occupation, 5000 juifs sont exterminés à Kaunas. Fait significatif et qu’il convient de méditer : la population lituanienne a réussi à la même époque à empêcher l’anéantissement des malades mentaux et des handicapés… Pour ce qui est des juifs, la population lituanienne est invitée par le gouvernement civil à dresser des listes de juifs, en échange de certains avantages comme l’octroi gratis de prisonniers russes pour manier la charrue dans les fermes. Ce qu’un certain nombre de paysans ont fait. En automne 1941, avant la conférence de Wannsee, 97% des juifs lituaniens avaient disparu.

Kaddish.

Tous ces faits, nous les connaissions depuis longtemps.Par exemple, dans l’excellente revue Cahiers Lituaniens, l’ organe de l’Association Alsace-Lituanie, Philippe Edel a établi une bibliographie qui occupe plus de sept pages en petits caractères sur ce sujet (numéro 10, 2009)… Alors, pourquoi Les Nôtres a-t-il occasionné un tel scandale ?

Ce scandale tient à la notoriété littéraire de Vaganaitė, et à son mode d’exposition des faits et du problème. L’esprit en est percutant et provocant ; l’ouvrage agit comme un rafraîchissement pour une certaine mémoire nationale. Le renouvellement des générations joue ici un rôle non négligeable : influencés par de nouveaux médias et un esprit différent, la jeune génération n’a pas sécrété ces couches sédimentaires de la mémoire qui permettent de supporter le ressouvenir des années 1920-1990, années tragiques par excellence. Elle est sans doute plus sensible à certaines perspectives que ses parents et grands-parents.

Par ailleurs, les Lituaniens, du fait de leur histoire, ont réagi très vivement à la collaboration Vanagaitė – Efraim Zuroff. Ce dernier, célèbre dirigeant pour l’Europe orientale du Centre Simon-Wiesenthal, est controversé pour avoir protesté voici quelques années contre l’assimilation nazisme-stalinisme par la Rada ukrainienne, tous deux tombant sous le coup d’interdictions juridiques de diffusion. En Ukraine, certes, cela peut poser problème, puisque la population a fait l’objet notamment d’une famine organisée par Staline en 1932 et 1933, la fameuse Holodomor (« extermination par la faim »), qui a entraîné la mort d‘au moins 3 millions de personnes ! Que la Lituanie contemporaine soit sensible à ce thème n’étonnera personne…

Enfin, on l’a dit, l’ouvrage a été retiré des ventes. Or, curieusement, le motif de cette interdiction n’est pas son analyse historique explicite du massacre des juifs, mais la révélation qu’il contient sur Alfredas Ramanauskas : un artisan de la lutte contre les Soviets dont le Parlement avait décrété qu’il serait le Héros national de l’année 2018. Rūta Vanagaitė révèle en effet que Ramanauskas, abrité durant dix années chez des amis politiques, les aurait espionnés durant toute cette période pour le KGB !

Sur ce point, prudence : l’auteure a bien vu la signature de Ramanauskas sur le fiche de recrutement du KGB ; mais les rapports rendus par les agents ne sont accessibles ni au public ni aux chercheurs en Lituanie ; on ignore donc quelles informations Ramanauskas a transmises aux Soviets, et même s’il en a transmises. Par ailleurs, un nombre non négligeable de personnalités en vue dans la période soviétique ont fait l’objet de campagnes de diffamation a posteriori, provenant d’anciens agents à peine reconvertis dans les régimes ultérieurs… Le tout récent cas Julia Kristeva, d’origine bulgare, pose exactement ce genre de problème à l’Histoire contemporaine.

En somme, plus qu’à l’ouvrage lui-même, il faudra demeurer attentif au débat passionnant et symptomatique qui en est issu, dans ce pays européen trop longtemps ballotté d’Est en Ouest et qui se construit. Et, comme partout en Europe, à la résurgence toujours plus que menaçante d’un antisémitisme cauchemardesque.

Mūsiškiai (Les Nôtres), de Rūta Vanagaitė, éd. Alma littera.

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