L’impasse frontiste aux frontières

Antoine Ullestad et Clément Kolopp analysent l'essor du Front National et montrent les erreurs d'appréciation qui entourent la communication de ce parti.

Abolir Schengen, comme le voudrait le Front National, serait une erreur à beaucoup de niveaux. Foto: Walta / Wikimedia Commons / PD

(Par Antoine Ullestad et Clément Kolopp) – Le succès annoncé du Front National aux élections régionales reflète l’importance donnée, par les français, à la sécurité. Une rhétorique sécuritaire qui lui permet apparemment de surfer sur une vague de peur contextuelle plutôt que sur la validité de ses propos. La solution que propose le parti de Marine Le Pen, à savoir la fermeture des frontières, n’est pas garante de sécurité. Jusqu’ici, c’est au contraire l’ouverture des frontières qui tenait ce rôle, et cela doit continuer.

«En accordant 6 millions de suffrages au Front national, les Français viennent de rejeter la position ultra-libérale de l’Union européenne, sa politique d’austérité imposée par la Commission européenne, sa folle politique d’afflux de migrants, son échec de l’espace Schengen et son impuissance devant les bouleversements géopolitiques», nous apprend un communiqué officiel du FN/RBM au Parlement européen, daté de lundi.

Avec cette déclaration sans fioriture, le Front National place clairement l’Union européenne au cœur des maux qu’il entend guérir. Plus encore, le parti de Marine Le Pen place au centre de ses préoccupations les frontières qui, dévaluées pour laisser place à la libre circulation, ne permettraient plus d’assurer la sécurité des citoyens français. Aussi, pour le FN, le reste du calcul est simple, si l’ouverture ne fonctionne pas, la fermeture est la solution évidente.

Pour autant, est-il si évident que des frontières étanches puissent répondre à cet impératif sécuritaire ? Dans l’actuel système Schengen, la sécurité de tous tient au haut degré de coopération de l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne et à la confiance que chaque voisin s’accorde quant à leurs systèmes de protection respectifs.

Une idée simple est à l’origine de cette construction : «il n’y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique. […] L’Europe se recréera une fois de plus dans la crainte. Les pays d’Europe sont trop étroits pour assurer à leurs peuples la prospérité que les conditions modernes rendent possible et par conséquent nécessaire. […] Leur prospérité et les développements sociaux sont impossibles, à moins que les Etats d’Europe ne se forment en une fédération ou une «entité» européenne qui en fasse une unité économique commune», comme l’écrivait Jean Monnet en 1943.

Cet extrait nous remémore donc l’utilité première de la libre circulation en Europe : faire sortir les États de leurs frontières étriquées, car le nationalisme participe à créer un climat de défiance mutuelle bien plus propice à la guerre qu’à la paix. 70 ans après cette déclaration, qui a fait ses preuves depuis, pourrait-on prendre le risque de faire machine arrière ? C’est exactement cela que cache le discours frontiste, l’ambition d’une identité sclérosée, idée proprement réactionnaire.

Ce n’est plus une question d’idéologie mais une simple question d’efficacité de la lutte contre l’insécurité. Les logiques purement nationales n’ont plus de place dans nos sociétés modernes, tout simplement parce que ce sont des réflexes anciens rendus inefficaces dans un monde globalisé, où internet rend caduc le travail d’un garde-frontière, où les réseaux transnationaux rendent inutiles l’érection de murs. Aucun contrôle systématique à certains points chauds de la frontière ne dissuadera les terroristes de passer par les routes de campagne.

Aujourd’hui, c’est la libre circulation de l’information, la coopération policière et judiciaire et la mise en commun des ressources en renseignement qui permettront d’assurer la sécurité de la France et de ses voisins. Schengen a des lacunes, mais cet accord a aussi des forces, comme le Système d’Information de Schengen (SIS), dont l’application systématique a été adoptée (enfin) le 20 novembre dernier par le Conseil de l’Union européenne.

Le processus de révision de cet accord, de son affinement, est en route, et devra permettre de rectifier ses manquements et de sécuriser les frontières, en les gardant ouvertes.

Antoine ULLESTAD est doctorant en droit de l’Union européenne, CEIE, Université de Strasbourg et Clément KOLOPP, journaliste à Paris.

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