Millî Görüş : mais que dirait Kemal Atatürk ?

En refusant de signer la « Charte des principes de l’Islam de France », l’association musulmane turque Millî Görüş confirmait le visage effrayant de la Turquie, qui efface de ses traits, des décennies d’héritage démocratique et laïc laissées par Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne.

Le QG de Millî Görüş à Cologne. Très international... Foto: lcmg1453 / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int

(Inès Tempel) – Que l’on soutienne ou non le financement public des cultes ou, au contraire, l’abrogation du Concordat d’Alsace-Moselle, n’a que peu d’importance. L’affaire du financement de la construction de la mosquée Eyyûb Sultan à Strasbourg, un projet porté par la Communauté Islamique du Millî Görüş (CIMG), aux côtés de l’association « Foi et Pratique » et du « Comité de coordination des musulmans turcs de France » (CCMTF), ne révèle en réalité rien d’autre que l’actuelle politique présidentielle turque, qui, depuis la tentative de coup d’Etat en 2016, a tout d’une dictature.

Créé en 1969 par l’ancien Premier ministre turc Necmettin Erbakan, Millî Görüş est un habitué des controverses. A la fois mouvement politico-religieux et multi-organisation de la diaspora turque active partout en Europe, Millî Görüş était interdit en Turquie en raison de ses tendances islamistes jusqu’à l’élection d’Erdoğan. Millî Görüş est notamment très présent en Allemagne depuis les années 1970, et a depuis fait l’objet de plusieurs plaintes des ministères de l’Intérieur de la Rhénanie du Nord-Westphalie et du Bade-Wurtemberg. En 2011, dans son rapport annuel, l’Office fédéral de la protection de la constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz, services secrets allemands) l’accusait également d’agir contre les principes fondamentaux des démocraties occidentales. Peut-être moins connu de ce côté-ci du Rhin, ce mouvement n’en est pas pour autant dépourvu d’influence, bien au contraire : il contrôle aujourd’hui 70 des 2500 mosquées du pays.

CP du 6 avril 2021. Foto: © Nicolas Roses

CP du 6 avril 2021. Foto: © Nicolas Roses

Lors de la conférence de presse du 6 avril à Strasbourg, Fatih Sarikir, président de la CIMG France, s’est défendu des récentes accusations portées contre le mouvement et dénonce une « stigmatisation systémique ». Aussi, ensemble, les trois associations portant le projet Eyyûb Sultan demandaient une réécriture de la « Charte des principes de l’Islam en France » et menaçaient de créer une nouvelle institution concurrente du Conseil français du culte musulman (CFCM), dont les fédérations adhérentes, comme la Grande Mosquée de Paris, avaient approuvé la charte. Pour prouver leur bonne foi, elles ont toutefois signé une « déclaration de principe » pour réaffirmer leur adhésion aux valeurs de la République.

Pourtant, quoi de plus probant, justement, pour réaffirmer leur adhésion aux valeurs de la République et éviter la stigmatisation, que de signer la « Charte des principes de l’Islam de France » ? Quand on sait que, partout en Europe et en Turquie, Millî Görüş ne cache pas sa sympathie ni pour Erdoğan ni pour la politique de l’AKP et du Parti de la Félicité (Saadet Partisi, SP), deux cousins idéologiques pionniers de l’islam politique en Turquie, les arguments de Fatih Sarikir perdent de leur splendeur.

La CIMG se revendique républicaine, mais refuse d’adhérer aux règles de la République. Elle se dit apolitique, mais tient pourtant ses origines de Necmettin Erbakan, une des anciennes têtes pensantes du gouvernement turc, et n’hésite pas à jouer la carte du Concordat pour justifier le financement de ses projets, ou celle de l’ingérence du ministère de l’Intérieur dans l’organisation de ses affaires pour contrer les critiques. En réalité, si le Millî Görüş avait d’emblée accepté de signer la « Charte des principes de l’Islam de France », la question de sa compatibilité ou non avec la République et ses valeurs ne se poserait même pas.

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