République tchèque : Vojtěch Jasný est mort

Un grand créateur des années sombres

Le regard acéré de Vojtech Jasny Foto: Jindrich Nosek/Wikimédia Commons/CC-BY-SA 3.0Unp

(Marc Chaudeur) – Le jour même de l’anniversaire des débuts de la Révolution de velours, le 16 novembre, l’un des plus grands cinéastes tchèques est mort. Vojtěch Jasný, directement impliqué dans la culture et la politique de son pays depuis l’après 1945, s’est éteint à l’âge de 93 ans. Son chef d’œuvre, Chronique morave (1968), après un succès éclatant, a dû dormir dans les placards pendant 20 ans…

Miloš Forman disait de lui qu’il était « le père de la nouvelle vague tchécoslovaque ». Une opinion très juste, tant Jasný, après d’assez pesants débuts de propagandiste prometteur (de 1950 à 1963, il a réalisé 15 films), il a su insuffler dans ses meilleures œuvres, à partir de 1962, l’humour, la fantaisie et ce goût de la liberté très particulier de l’ « âme » tchèque.

L’histoire de Jasný est tragique, comme celle de beaucoup de Tchèques. Son père est mort à Auschwitz ; Vojtěch lui-même s’engage dans la Résistance, et travaille pour les Services britanniques jusqu’en 1945. Jeune communiste (il a 20 ans en 1946), il effectue cependant une traversée de la Sibérie qui le désillusionne radicalement : « J’ai vu l’horrible réalité soviétique… Les détenus polonais en Sibérie… J’ai alors compris que ce n’était pas là le socialisme, mais un mensonge ! », dit-il en 2004.

En 1963, Jasný réalise un film merveilleux, Un jour un chat (Až přijde kocour). Un chat dispose de lunettes qui lui font voir les sentiments et les secrets bien gardés des habitants d’une petit ville ; il en fait part à un vieil homme interprété par l’excellent Jan Werich… Dans les jardins du château de Lány, le Président communiste Novotný rencontre le cinéaste, le menace et le protège à la fois : « Vous pouvez faire n’importe quel film après Un Jour…, mais si vous allez contre le Parti, nous vous tuerons ! » Novotný avait beaucoup apprécié un film qui portait sur un jeune Tchèque rescapé de Mauthausen, tout comme le Président lui-même… Et Jasný commence à influencer considérablement les jeunes cinéastes qui feront parler d’eux : Miloš Forman et Jiri Menzel, surtout.

1968 : le Printemps de Prague ! A ce moment, Jasný sort son grand film, précieux et inégalé, Chronique morave. Un film qui revient sur l’histoire de l’après-guerre en Moravie, la région bien-aimée de Jasný, et notamment sur la collectivisation des terres. Un terme déjà largement traité en RDA en l’an 1964, à la faveur d’une fenêtre de liberté bien vite refermée en 1965… L’aide et la protection d’Alexander Dubček remplacent celles de Novotný. Le film remporte un immense succès dans le pays. Chronique morave, à voir et revoir absolument, a remporté un prix à Cannes en 1969… et connaît une mise au placard qui durera jusqu’à la Révolution de velours, 20 ans plus tard.

Jasný doit s’exiler après l’arrivée des chars russes et la « normalisation » : il va vivre en Allemagne, puis aux Etats-Unis où il passe les 20 dernières années de son existence. En 1976, il réalise une adaptation trop oubliée du roman de Heinrich Böll, Ansichten eines Clowns (La Grimace), avec la grande et acidulée Hanna Schygulla.

La carrière de Vojtěch Jasný connaît encore quelques moments remarquables. Un excellent docu sur Václav Havel, en 1991, qui grave l’image du grand Havel dans les esprits occidentaux. Et en 2004, une intense collaboration à  Retour aux années exceptionnelles, de Pavel Taussig. Un retour dans une région, le Sud de la Bohême, et… dans un film que Jasný a réalisé avec Karel Kachina, en 1951 : il s’agissait alors de décrire la vie d’une coopérative agricole, au village de Vyhnanice. Avec les limitations draconiennes dues aux « nécessités » de la propagande communiste : il a fallu introduire des images de Staline et des dirigeants tchèques du moment ! Retour a été projeté voici 15 ans à Uherské Hradiště. Il présente un intérêt majeur pour l’histoire du « communisme » en Europe centrale.

A la fin de sa vie, le réalisateur confiait vouloir faire encore de nombreux films que lui seul pourrait faire. Il estimait que l’âme tchèque, malade, souffrait encore des séquelles de ses compromissions avec le régime stalinien.

Et que ce qui importe avant tout, c’est la sincérité, envers soi-même et envers le pouvoir politique. Il avait raison.

Grands mercis à Radio Prague https://www.radio.cz/fr/

 

Copyright © Eurojournaliste