Slovaquie : assez ! On a besoin de démocratie !

Ce week end, d’importantes manifestations auront animé la vie publique dans les villes slovaques . Le déclencheur : le meurtre du journaliste Ján Kuciak et de sa compagne. Le motif : la corruption et l’absence de démocratie.

Jan Kuciak et sa compagne Martina, héros de la lutte pour la démocratie. Foto: Ing.Mgr Jozef Kotulic / Wikimédia Commons / 4.0int

(MC) – Depuis la découverte, le 25 février 2018, des corps de Ján Kuciak et de sa compagne, âgés tous deux de 27 ans, à proximité de leur maison, à 65 kms de Bratislava, l’indignation ne cesse de gronder et les manifestations d’enfler. Hier encore, des milliers de personnes se sont rassemblées, surtout à Bratislava la capitale. Et 80 000 signatures réclament des élections anticipées. En effet, ceux qui sont tenus pour les responsables plus ou moins directs de ce meurtre, l’ancien ministre président Robert Fico, son ministre de l’Intérieur, Robert Kaliňák – et son successeur ! – ainsi que d’autres ministres et le chef de la police, ont bien été forcés de démissionner. Mais les citoyens slovaques sont bien conscients que c’est tout un système de clientélisme, de corruption, de banditisme politique même qu’il faut mettre à bas.

Pourquoi ce meurtre ? Qui a tué Ján Kuciak et pourquoi est-il mort ?

Kuciak se trouvait en pleine enquête sur les agissements de milieux très proches du gouvernement, et des relations malodorantes de quelques-uns au moins de ses membres avec la mafia. Un entrepreneur concerné par certain reportage du jeune journaliste, Marián Kočner, qui dirigeait une compagnie bénéficiaire d’un contrat avec l’Etat slovaque pour un service peu fiable, l’avait explicitement menacé. Mais la piste à suivre se trouve sans doute ailleurs.

En réalité, Kuciak était actif dans 3 organisations qui pratiquent le journalisme d’investigation : l’ OCCRP ( Organized Crime and Corruption report project), le CCIJ (une organisation tchèque) et l’IRPI (organisation italienne). Il publiait aussi sur le site aktuality.sk, un média qui fait partie de Ringier Axel Springer, le célèbre magnat de la presse allemande. Le jour où Kuciak est mort d’une balle dans le cœur, ses investigations demeuraient inachevées, et donc encore inédites.

Mais dès le lendemain, l’OCCRP et aktuality.sk ont décidé de publier ces résultats, même incomplets. Par souci de vérité et pour protéger les autres journalistes. Les voici résumés (traductions de l’anglais par la rédaction d’Eurojournalist).

Les débuts de l’enquête de Kuciak portent sur la personnalité de Maria Troskova. Cette jeune femme de 27 ans est embauchée comme assistante par Robert Fico, le Premier ministre slovaque. Les motifs principaux de ce recrutement : non pas les compétences politiques de cette femme, mais son passé de mannequin topless et d’ex-candidate de Miss Univers… Etait-ce là la seule motivation professionnelle ? Non, sans doute. Maria Troskova était associée à un certain Antonino Vadala, un Calabrais installé en Slovaquie depuis plusieurs années et qui y dirigeait plusieurs entreprises agricoles dans la région de Košice. Deux ans plus tôt, la reine de beauté dirigeait avec Vadala une société appelée GIA Management : une société immobilière principalement, mais active aussi en d’autres secteurs assez divers.

Elle rencontre alors Viliam Jasan, député et membre du parti au pouvoir, le Parti social-démocrate SMER. Jasan préside actuellement le département de la sécurité d’Etat et de gestion des situations d’urgence. Devenue assistante de Jasan, elle fait ensuite la connaissance de Robert Fico, le Premier ministre, qui l’embauche.

Les documents de Kuciak et de ses collègues portent ensuite sur Vadala. Ils remontent le fil de l’histoire mouvementée de ce personnage très étroitement lié à la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. Début 2017, le ministère italien anti-mafia émet plusieurs mandats d‘arrêt contre des trafiquants de cocaïne. Il est question de chargements importants de cocaïne que 5 familles de la Ndrangheta font transiter entre l’Amérique du sud et l’Italie.

Dès lors, Vadala apparaît comme un négociateur de la cocaïne, en remplacement des mafiosi arrêtés. Vadala est originaire de la bonne ville de Bova Marina, haut lieu de la Ndrangheta. Remontant les années jusqu’en 2001, on s’ aperçoit que Vadala a aidé alors un parrain, Francesco Zindato, en planquant un narcotrafiquant dans sa maison. Ce narco, surnommé « Mico », est devenu célèbre bien plus tard, en 2012, parce qu’une vidéo a été divulguée qui le montre dans une villa, tuant un petit camarade de son clan à coup portant de lupara, ce fusil typique de la mafia. « Mico » a été condamné à la réclusion à perpétuité.
Zindato, le parrain en question, avait aussi demandé à Vadala d’aller à Rome « s’occuper » d’un quidam qui avait « nui à la réputation du clan »…

En somme, les relations entre la belle Maria Troskova et  un membre au moins de la Ndrangheta ne font aucun doute. Restait à établir avec le plus de précision possible les relations entre le premier ministre Robert Fico et la mafia calabraise. Mais l’équation demeure incomplète, puisque le mathématicien est mort assassiné d’une balle dans le coeur. Et Fico a démisionné, rempacé par un autre membre de son parti, Peter Pellegrini. Rien de nouveau sous le soleil. Pour le moment.

Pourquoi cette absence de démocratie réelle, cette corruption, ce cynisme ? A vrai dire, l’histoire politique récente de la Slovaquie ressemble à s’y méprendre à celle de bien d’autres Etats sortis du communisme après 1990. Ici, après 1993, on peut voir le cas de figure fréquent où ce sont d’anciens opposants au communisme qui ont exercé les plus hautes fonctions : Vladimir Mečiar le populiste l’a fait avec beaucoup de brutalité, de raideur et de démagogie, installant un libéralisme affairiste et sans égards autres que verbaux pour la population.

Puis c‘est au tour du Parti social-démocrate SMER-SD («Direction») d’exercer le pouvoir, avec quelques interruptions, de 2006 à 2018. Ce parti est issu d’une scission du SDL, successeur du Parti communiste de Slovaquie, puis de l’apport d’une seconde scission de ce parti un peu plus tard ; à ceux-là vient s’agréger le Parti social-démocrate slovaque, fondé par le célèbre Alexander Dubček (l’un des grands artisans du printemps de Prague de 1968) en 1990. En somme, une salade russe de gens sincèrement de gauche, d’anciens apparatchiks soucieux d’investir leur argent avec fruit dans la politique, et d’opportunistes divers. Très divers.

Divers au point que Robert Fico et le SMER, en mauvaise posture électorale en 2006, ont décidé de s’allier au parti d’extrême-droite, le SNS (Parti national slovaque). Ce qui lui permet de conserver le pouvoir (mais quel pouvoir !) jusqu’à 2010. Et qui lui vaut une suspension de 17 mois du Parti Socialiste Européen.

Et voilà donc encore le leitmotiv révoltant de ces années toutes récentes, dans bien des pays européens : comment un parti de centre-gauche ou de gauche peut-il épouser un parti para-fasciste sans perdre de vue la motivation et le but même de la politique, et sans enfanter un monstre  ?

En tout cas, les manifestations récurrentes depuis ce tragique 25 février 2018 le montrent : la population slovaque est civiquement mûre et déterminée. Elle mérite un soutien ardent et total dans sa lutte contre la corruption, le banditisme d’État et l’ instauration d’une démocratie réelle.

 

 

 

 

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