Stabilité versus Progrès ?

Les Balkans sur le modèle du Concours Eurovision

Tamara Todevska, symbole de l'arbitraire européen dans les Balkans occidentaux ? Foto: Martin Fjellanger/Wikimédia Commons/CC-BY-SA 4.0Int

(Marc Chaudeur) – La politique des institutions européennes fonctionne-t-elle, dans les Balkans, selon les même critères que le Concours Eurovision ? C’est ce qu’un citoyen nord-macédonien propose dans l’excellent média Balkan Insight. Nivellement selon des normes peu transparentes, puis choix qui parfois semblent arbitraires… Les institutions européennes semblent le plus souvent préférer la stabilité, une mauvaise stabilité, aux progrès.

Certes, les prestations uniformément nulles et abyssalement inintéressantes d’Eurovision poussent à s’interroger sur la validité de critères quelconques pour la désignation du gagnant. Mais ce n’est pas tout à fait cela qu’ Ivan Nikolovski, originaire de Skopje, la capitale nord-macédonienne, veut signifier dans son papier d’opinion (https://balkaninsight.com/). Poussé d’abord par l’indignation quant à la seconde place d‘une chanteuse macédonienne cette année, il en est venu à constater l’absence, selon lui, de tout réel discernement aussi bien dans le fameux concours d’euromusaque que dans cette sorte de compétition censé départager les candidats à l’entrée dans l’Union Européenne…

En 1990, juste après la « Chute du Mur », un chanteur italien célébrait l’unité européenne. C’était Toto Cutugno, et le concours avait lieu à… Zagreb. Toto parlait, dans sa chanson, de « retour à l’Europe ». 29 ans plus tard, où en sommes-nous ? Retour ? A l’Ouest de l’Europe, ce mot même sonne étrangement, tant le fossé s’est dramatiquement creusé. La défaite de Tamara Todevska en est un symptôme, en effet : c’est elle qui a ramassé le plus de points, mais ce n’est point elle qui a remporté le pompon en barbapapa. Pourquoi ? Parce qu’elle est nord-macédonienne ? Et puis quoi ?

De la même manière, on ne sait comment l’UE choisit les petits nouveaux : les 6 pays des Balkans occidentaux dont le Sommet de Thessalonique de 2003 prévoyait lyriquement l’entrée, sont partis à peu près sur les même bases ; mais seule la Croatie a rejoint l’UE (dix ans plus tard).

Nous ne sommes point désirés, bououh, constate à tort ou à raison Ivan Nikolovski. Et il y a du jeu entre la Commission européenne et le Conseil Européen. Sans doute pour cette raison même.

Deux motivations principales entrent en concurrence, en définitive : d’une part, théoriquement, la lutte contre la corruption et le crime organisé à tous les niveaux de l’administration et des gouvernements, et contre l’enchevêtrement des intérêts publics et privés. Et d’autre part, l’obsession de la stabilité. Obsession très défavorable à tout progrès démocratique et, en définitive, aux progrès économiques, par le mouvement de repli qu’elle induit.

Des analystes comme Florian Bieber, spécialiste autrichien des Balkans, met très justement le doigt sur le jeu malsain que pratiquent ces « stabilitocraties » entre la gestion, voire la création, d’instabilités internes (minorités, opposition) ou externes avec pour seule fin d’assurer une apparence de stabilité à destination bruxelloise/strasbourgeoise… Un jeu en réalité très dangereux et très nuisible pour l’état de l’UE dans son ensemble.

Les meilleurs exemples : la Serbie et le Monténégro. Pour Florian Bieber, on peut qualifier leurs régimes d’ “autoritarisme compétitif “, la compétition consistant ici à loucher sur le voisin pour la gestion des conflits, afin de le coiffer sur le fil en fin de course… et d’entrer dans l’UE avant lui. Et dans l’ensemble des Balkans occidentaux, l’UE joue ce jeu pervers : en Albanie, en Serbie, en Macédoine, elle préfère fermer les yeux sur les manifs monstrueuses et l’impopularité des gouvernements que de renoncer à cette fichue et illusoire stabilité.

A Skopje, la Commission Européenne a loué les efforts du gouvernement élu en 2017 pour les réformes qu’il a commencé à entreprendre pour supprimer la corruption d’État et s’aplatir sous les critères théoriques de l’Europe occidentale.  Mais qu’en est-il au juste des progrès économiques et sociaux dans le pays ? Le Conseil et la Commission Européenne s’en soucient comme d’une guigne, semble-t-il.

” Stabilité ” et progrès s‘avèrent trop souvent contradictoires, et l’attitude des institutions européennes a puissamment aidé à favoriser ce frottement incessant et délétère. Ivan Nikolovski, dans cette analyse, appelle donc l’UE à prendre des décisions plus courageuses et plus « visionnaires », en redéfinissant d’abord ses priorités. En cessant de niveler d’abord pour ensuite choisir plus ou moins arbitrairement ses petits chouchous.

Car il y a un risque évident : c’est que comme cela pourrait être le cas au Concours Eurovision, les concurrents défavorisés, parfois injustement, peuvent tout bonnement se retirer de la compétition – et du jeu tout court.

Et c’est ainsi que naissent et se développent nationalisme et populisme.

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