Tabagie canarienne

La consommation tabagique des Canariens et certaines de leurs pathologies pulmonaires diagnostiquées, ont plusieurs explications.

Le musée du cigare de La Palma, témoigne à Breña Alta d’un savoir faire ancestral, mais contribue malgré-lui a donner une image positive de toutes les consommations tabagiques confondues. Foto: Franck Vincentz / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 3.0

(Jean-Marc Claus) – Le docteur Juan Marco Figueira Gonçalves, pneumologue qui, sur son compte twitter, se dit non sans humour covidologue par accident, a publié en février dernier, avec huit autres scientifiques, une intéressante étude sur les patients souffrant de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) et suivis en ambulatoire, par les services de pneumologie canariens. Une pathologie souvent sous-diagnostiquée, troisième cause de décès dans le monde, selon l’OMS, et à laquelle il s’intéresse spécifiquement depuis de dix ans.

L’étude menée dans quatre hôpitaux de Tenerife, Gran Canaria et La Palma, montre que 45% de patients souffrant de BPCO sont fumeurs, contre 31% à l’échelle nationale. Un delta signant que la population de l’archipel battu par les vents océaniques, persiste à inhaler volontairement de la fumée nocive, alors que contrairement à celle de métropole continentale, elle vit au grand air. Mais céder à la facilité de la stigmatisation, n’apportera aucune solution au problème, voire même l’amplifiera par réaction des intéressés.

D’ailleurs comme le révèle l’étude, la moitié des Canariens continuent de fumer après avoir été diagnostiqués. D’où la recherche de causalités, plutôt que la limitation à une approche symptomatique. L’une d’elles s’avère économique, car le prix du tabac est dans l’archipel, inférieur à celui du continent. Mais cela ne suffit pas, et comme pour le déficit de production production d’alpha-1-antitrypsine (A1AT), c’est le fil de l’Histoire qu’il faut remonter.

Dernières terres européennes avant le Nouveau Monde et premières quand on en revient, les îles canariennes bénéficiant d’un climat tropical, étaient propices à l’implantation d’espèces végétales inconnues en Europe au XVIe siècles, telles que solanum tuberosum (pomme de terre) et nicotinia tabacum (tabac), appartenant toutes deux à la famille des solanacées. L’une consommée exclusivement cuite, apportant une réponse aux famines, l’autre transformée en fumée inhalée à l’excès, provoquant la mort, à ceci près que l’addiction à la pomme de terre est infiniment plus rare que celle au tabac…

C’est au XIXe siècle que l’industrie du tabac s’est vraiment implantée aux Canaries, car la loi sur les ports francs de 1852 y réduisant la pression fiscale, de nombreux Canariens émigrés à Cuba au début du siècle pour y cultiver le tabac, y virent une opportunité de retour au pays, fortune faite et savoirs acquis. Actuellement, selon un article publié par El Diario, l’industrie du tabac qui emploie 5.000 personnes dans l’archipel, rapporte annuellement 180 millions d’Euros d’impôts directs et indirects à l’État.

Fumer fait d’autant plus partie des habitudes de vies canariennes, que l’archipel produit à la La Palma, des cigares appréciés par les connaisseurs. Ce qui contribue à créer une image fausse du tabagisme car, il faut bien le dire, la majorité du tabac consommé aux Canaries, l’est sous forme de cigarettes. Ces dernières équivalant aux bières fortes de hard discounts, si on compare les cigares canariens aux bourgognes du Clos Vougeot. Donc, il importe d’y développer une campagne de prévention intégrant cette donnée culturelle de première importance.

Mais un troisième élément, bien moins glamour et souvent ignoré des touristes fréquentant l’archipel juste pour s’offrir du bon temps, est le risque de pauvreté et d’exclusion sociale touchant 36% de la population canarienne, alors que la moyenne nationale est de 26%. Avec un taux de chômage de près de 19%, nous assistons à un glissement d’une partie des Canariens vers des tableaux cliniques classiques générés par la pauvreté dans les pays dits développés : maladies respiratoires causées par le tabagisme et pathologies métaboliques dues à la mal-bouffe. Un constat partagé par le docteur Juan Marco Figueira Gonçalves.

D’autre part, l’apparition de BPCO chez des sujets non fumeurs questionne aussi, et elle n’est pas à associer forcément au tabagisme passif, car contrairement aux idées reçues, l’air ambiant n’est pas toujours si sain que cela dans l’archipel. Périodiquement exposée au vent saharien appelé « calima », la population inhale des poussières de sable, qui rendent malades les plus fragiles et font décompenser ceux déjà atteints de BPCO.

Par ailleurs, un facteur génétique prédisposant à cette pathologie, est aussi à l’étude. Une étude menée à La Palma en 2019, montre que 3% des BPCO diagnostiquées, sont d’origine génétique par déficit en alpha-1-antitrypsine (ATT), protéine protégeant foie et poumons. Donc, les axes de recherche ne manquent pas, 90% de la population possédant des gènes européens, et 2 à 4% conservant dans son capital génétique, l’héritage des peuples berbères d’avant la colonisation, sans compter la consanguinité induite un temps par le repli insulaire.

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