80e Anniversaire de la Libération – Jean-Paul se souvient…
Il y a tout juste un an, les communes de Batzendorf, Niederschaeffolsheim et Wahlenheim se sont associées pour célébrer le 80ème anniversaire de leur libération, qui eut lieu en novembre 1944. Témoin des combats de l’époque, Jean-Paul Durrheimer se souvient...
Portant un grand intérêt à l’histoire et à l’actualité de son village, Jean-Paul Durrheimer prend des notes de ses nombreuses lectures. Foto: Jn-Mc Claus / EJ / CC-BY 2.0
(Jean-Marc Claus) – Frère aîné de Marie-Jeanne née en 1939 et d’André né en 1942, Jean-Paul Durrheimer, venu au monde en 1937, a vécu la Seconde Guerre Mondiale, des années dites magiques à l’âge prétendu de raison. Mais à la magie s’est substituée la laideur de l’Occupation et à la raison, la fureur des combats de la Libération. Ainsi, la stèle érigée il y a un an sur le ban communal de Batzendorf, village où il demeure depuis toujours, honore-t-elle pour lui à bon droit, les combattants de la 79th Infantry Division US qu’il a côtoyé, mais provoque aussi la résurgence de tristes souvenirs.
L’ancien corps de fermeoù il vit avec son épouse Laurence, a été acheté par ses parents en 1936. Il fut durant l’Occupation un lieu de stockage de ravitaillement pour le campement du « Reicharbeitsdienst » (RAD) n°6/180, implanté en 1942 à l’entrée Est du village. « Il n’y avait que des jeunes filles, la plupart allemandes, qui étaient envoyées pour le ‘Außendienst’ dans la forêt de Haguenau et chez des agriculteurs », se souvient-il. Évacuées le jour de la Libération de Paris (25 Août 1944), les « Arbeitsmaiden » furent remplacées par des « Arbeitsmänner » et le 26 novembre 1944, le premier obus tiré par les Américains en direction de Batzendorf, tomba sur le camp. Un feu nourri venant d’une batterie de canons positionnée à Wahlenheim, s’abattit ensuite sur le village.
Jean-Paul Durrheimer se souvient notamment de l’église endommagée, mais surtout d’un épisode tragique : « La rue de Harthouse fut très touchée par la bataille qui dura deux semaines. On passait les nuits à la cave ; je couchais sur un tas de sacs de pommes-de-terre d’un mètre de haut. Tout tremblait et j’en tombais du fait des secousses. Un obus atteignit la maison du voisin et la façade fut très endommagée. Devant, gisait le corps d’un Américain, la gorge tranchée par un éclat d’obus qui avait explosé au-dessus de sa position. Ce fut mon premier Américain mort près de notre demeure. Un obus tomba aussi sur notre maison et nous étions prisonniers de décombres. Mon père et les voisins nous délivrèrent et nous allâmes nous réfugier dans le haut du village chez des membres de la famille ».
Il fallait alors quotidiennement revenir à la ferme pour nourrir les bêtes, tâche dont s’acquittait sa mère qu’il accompagnait : « C’était à huit cent mètres et sur le chemin, des Américains pour certains en état d’ébriété, nous menaçaient. J’ai connu quelques peurs, mais ma mère était très courageuse ». De la dureté de ces moments critiques, il ne peut effacer de son esprit une scène qui se déroula dans le verger, situé juste derrière la ferme : « Trois soldats allemands dont un ‘Feldwebel’, tués en même temps, se sont écroulés les uns sur les autres. Leurs corps sont restés trois semaines sur place. On a pu voir dans les papiers du Feldwebel, les photos de ses cinq enfants. Quel drame… ».
Les relations avec les troupes US se sont normalisées quand elles se sont installées dans le village, pour y resterdu 8 décembre 1944 au 27 mars 1945. La partie de la ferme familiale demeurée habitable, servit alors de lieu de stockage de vivres et de cuisine de campagne : « Deux prisonniers polonais aidaient à préparer les repas pour les soldats, mais ils venaient souvent manger ce que cuisinait ma mère, et nous les jeunes, on se servait à la cuisine américaine ! ». Il ne garde pas rancune au médecin-capitaine qui avait réquisitionné son lit, et se souvient qu’il parlait très bien le français ainsi que l’allemand. Spectateur assidu des matchs de handball organisés entre eux par les soldats, il assimila un nombre considérable de gros mots, qu’il répétait sans en connaître le sens : « Un jour, il y a un Américain qui m’a donné une tape sur la tête, pour me signifier que je ne devais pas parler comme ça ! ».
Réfractaires envoyés par les nazis au « Sicherungslager » Vorbruck-Schirmeck, Incorporés de Force mobilisés sur le Front de l’Est, victimes civiles des bombardements Alliés, soldats allemands et américains tombés lors de la libération du village et tant d’autres souffrances, Batzendorf paya un lourd tribu à la guerre. Sans parler des animaux qui ont péri dans les fermes incendiées par les tirs d’artillerie. Enfant-témoin de cette époque, devenu à l’âge adulte infirmier puis cadre de santé en hôpital psychiatrique, pour Jean-Paul Durrheimer, la période 1939-1945 n’a rien à voir avec des films tels que « La grande vadrouille » ou « Papa Schultz ». Ainsi, quand le 15 septembre 2024, un bus déposa au centre du village, les familles des libérateurs, ce fut pour lui un moment d’intense émotion : « Tout m’est revenu d’un coup ».
A Batzendorf, la guerre ne s’est pas arrêtée le 28 novembre 1944 à 15h00, date et heure officielles de la libération du village. Cantonnier aux Ponts & Chaussées, son père en charge de l’entretien du bord des routes, a souvent repéré après-guerre, des mines que les services compétents sont venus neutraliser. Fauchant manuellement l’herbe qui y poussait, il n’a fort heureusement pas figuré au nombre de ceuxqu’on nomme aujourd’hui dommages collatéraux. Jean-Paul, Marie-Jeanne et André ont eu la chance de grandir auprès de leur père et mère, ce qui ne fut pas le cas de tous les enfants de leur génération.

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