Ángel y su calendario

Ángel est autiste - une façon d'être au monde, un statut social, mais aussi un boulot à plein temps, dont le seul examen de son calendrier donne déjà une idée bien précise.

L'honnêteté intellectuelle, c'est bien cela qui fait le plus défaut aux neurotypiques, notamment les 31 décembre et 1er janvier ! Foto: Maximopi / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int

(Jean-Marc Claus) – Ángel regarde avec attention son calendrier de l’année écoulée. Avec une infinie précaution, il tourne un à un, les douze feuillets de format A3. Dans chaque case portant le numéro du jour imprimé en caractères gras, une écriture cursive, très fine et régulière, remplit la totalité de l’espace initialement laissé libre. Ainsi, chaque mois de la vie passée d’Ángel, porte-t-il sur son calendrier, le témoignage d’événements quotidiens qu’il s’applique à résumer en peu de mots, mais toujours de telle sorte que la case de chaque jour soit uniformément remplie.

Il passe souvent plusieurs heures de ses soirées à rédiger, brouillon après brouillon jusqu’à son adoption, une formule définitive qu’il recopie à l’encre noire, d’une traite, en remplissant pile-poil l’espace dédié à la journée. Que les mots employés soient courts ou longs, il parvient à les y faire tous entrer, soit en reformulant le texte, soit en usant de césures. Ce dernier moyen constituant pour lui, l’exceptionnelle exception car beaucoup trop facile et très disgracieuse.

Ángel est autiste : une façon d’être au monde, un statut social, mais aussi un boulot à plein temps, dont le seul examen de son calendrier donne déjà une idée bien précise. Ainsi, lorsque le 31 décembre, peu avant minuit, il dispose sur sa table de travail, à sa gauche le calendrier de l’année écoulée case du jour remplie, et à sa droite le calendrier vierge de l’année à venir, Ángel ressent à ce moment précis l’angoisse provoquée par une rupture annoncée du continuum espace-temps.

Une rupture qui dure près de 24 heures car, tant que la case du 1er janvier n’est pas remplie en bonne et due forme, le calendrier de la nouvelle année n’a pas encore de sens, alors que celui de l’année écoulée n’en a déjà plus. Il a vraiment l’impression de s’apprêter à faire un saut à l’élastique, équipé d’un parachute qu’il vaut mieux ne pas pas ouvrir, sous peine de compliquer atrocement les choses.

Année après année, rien ne change, cette angoisse si particulière, revient avec la précision d’une montre suisse, le faisant transpirer à grosses gouttes, alors que tout le monde s’amuse, danse, s’embrase, s’enlace et pour le reste, il ne préfère pas y penser. De toutes façons, il a sa petite théorie. Et au fil du temps, les indices qu’il collecte méticuleusement, ne font que la confirmer.

Cette frénésie imbécile qu’il observe chez les neurotypiques le 31 décembre, agitation stupide se poursuivant jusqu’au 1er janvier, n’est qu’un bien maladroit et désespéré subterfuge, pour se soustraire à l’angoisse qu’il affronte stoïquement chaque année, moyennant tout de même quelques sueurs froides qu’il ne se cache pas, par pure honnêteté intellectuelle.

L’honnêteté intellectuelle, c’est bien cela qui fait le plus défaut aux neurotypiques, notamment les 31 décembre et 1er janvier ! Chaque année il se font, à eux-mêmes et entre eux, les mêmes promesses qu’ils ne tiennent pas, s’assurant réciproquement de leurs meilleurs sentiments, dont ils oublient très vite le sens. Tout cela, avec libations pantagruéliques et repas gargantuesques, feux d’artifices et pétards destinés d’abord à s’en mettre plein la vue et accessoirement chasser les mauvais esprits.

Alors quand chaque 31 décembre, au cours de l’après-midi, arborant un air de douce commisération Letizia et Felipe remettent à leur « pobre niño autista » son « nuevo calendario », Ángel jette un regard entendu vers ses petites sœurs Sofía et Eleonor, espérant vivement qu’elles ne deviendront pas comme eux…

Extrait de la série « Psyché & Déclic », publiée semaine après semaine sur LinkedIn, du 18/06/2020 au 01/10/2024

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