Barrage, barrage…
Le concept du barrage républicain face à l’extrême-droite, devient, poussé jusqu’à l’absurde, un véritable tremplin pour les forces réactionnaires.
Le barrage à l’extrême-droite est devenu en France aussi ridicule qu’en Suisse celui de Barberine, construit dans les années vingt et noyé dans les années soixante-dix, lors de la mise en eau d’un édifice plus imposant érigé en aval. Foto: Duperrier / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 3.0
(Jean-Marc Claus) – « Voyage, voyage… », chantait Desireless à la fin des années quatre-vingt ; « Barrage, barrage… », psalmodient les partis de l’arc républicain depuis l’an deux du vingt-et-unième siècle. Tout cela pour qu’un quart de siècle après le célèbre et épique second tour Chirac versus Le Pen, ou peut-être même encore avant, arrive au sommet de l’État la fille du tortionnaire borgne. Et dans un fauteuil, excusez du peu !
Qui en sera responsable ? La gauche qui a perdu l’électorat ouvrier, en s’axant plus sur le sociétal que sur le social ? La droite qui est bien loin de l’époque où le fondateur du gaullisme dénonçait le mensonge capitaliste de la théorie du ruissellement ? Le centre qui par ses errances entre droite et gauche, est devenu le marchepied du macronisme prétendument « Ni de droite, ni de gauche » ? Il sera pour les partis politiques plus simple et évidemment moins douloureux, d’attribuer aux seuls électeurs, la responsabilité du désastre à venir !
Pourtant la dernière séquence électorale, ayant fait en France déboucher des européennes, une législative et le scénario carnavalesque qui s’ensuivit jusqu’à la constitution du Bureau de l’Assemblé Nationale, montre bien que les appareils des partis politiques, ne sont vraiment plus à la hauteur des enjeux. Plus à la hauteur et même pour certains en-dessous de tout, car après une dissolution affaiblissant par les urnes encore plus le pouvoir macroniste, ce dernier se maintient à flot, bien décidé à ce que « Rien ne change pour que rien ne change. », car n’ayant même pas le courage d’un Tancrède qui dans « Le guépard » affirmait avec un certain panache : « Il faut que tout change pour que rien ne change. ».
De la gauche, ayant réussi le tour de force de s’unir en quelques jours pour former le Nouveau Front Populaire, qui n’en déplaise aux commentateurs bas de plafond, n’est pas une NUPES-bis, on a attendu trop longtemps la fumée blanche d’un conclave ubuesque. La transformation du magnifique essai du second tour des législatives, plaçant la gauche unie devant toutes les autres formations politiques, risque fort de ne pas passer entre les poteaux des buts, car à force de reculer pour mieux tirer, elle a fait le jeu de l’adversaire en rendant la cible inatteignable. La proposition d’une première ministre, issue de la société dite civile, comme ce fut le cas pour celle de Lucie Castets le 23 juillet, pouvait être faite aux lendemains immédiats du 7 juillet, mais pour cela il fallait sortir des logiques partisanes et privilégier l’intérêt général.
De la droite républicaine qui a perdu son aile extrême, mais aussi tellement bien manœuvré que la voilà maintenant alliée au pouvoir tout en se réclamant de l’opposition, il y a fort à parier que son électorat de base, conserve en bouche comme un goût amer, pour ne pas dire une lancinante douleur à un endroit de l’anatomie que la décence interdit de nommer ici. On peut logiquement penser que, lors des prochaines votations, une frange supplémentaire de ses électeurs, préférera l’original à la copie.
Du centre écrasé par le macronisme, auquel il sert tout au plus de supplétif depuis 2017, il n’y a rien à attendre si ce n’est discours creux, imprécations stériles et autres balivernes. EM devenu LREM puis Renaissance et maintenant EPR, a par l’en-même-temps présidentiel, fait perdre au centre toute audience dans le grand public. Un en-même-temps résolument à droite, d’où les alliances passées lors de la constitution du Bureau de l’Assemblée Nationale.
Reste un RN-ex-FN, confortablement installé dans les fauteuils du Palais Bourbon, se victimisant à l’envi, mais tout de même victime d’un déni de démocratie, au même titre que le Nouveau Front Populaire quand le Grand Bâtisseur affirmait faussement à l’issue du second tour des législatives, que « Personne n’a gagné. ». S’il a permis de la contenir quelque peu au second tour, le barrage à l’extrême-droite formé à l’issue d’un premier tour où elle était en tête, aboutit à une immense frustration pour son électorat, ne rêvant maintenant plus que de revanche et clivant d’autant plus la société.
Comment peut-on, notamment à gauche, encore parler du projet d’une VIème République qui serait plus parlementariste que présidentielle, et blacklister un mouvement politique obtenant toutes chapelles confondues plus de dix millions de voix ? Comment peut-on du côté d’EPR et consorts, ne pas tenir compte du fait qu’un report de voix par désistement lors du second tour, a évité l’anéantissement de ces formations politiques ? Comment peut-on à droite, s’associer avec ceux que l’on n’a cessé de fustiger lors des deux précédentes mandatures, au motif qu’il faudrait faire barrage tant à la gauche qualifiée improprement d’extrême qu’à la justement nommé extrême-droite ?
Le barrage républicain est en France, devenu aussi inutile qu’en Suisse le Barrage de Barberine supplanté par celui d’Émosson, mais de surcroît totalement contre-productif car de l’union contre un adversaire clairement identifié, découle invariablement une fois le danger temporairement écarté, un affrontement sans merci entre ex-partenaires et au cours duquel tous les coups sont permis. La coalition n’est vraiment pas, mais alors vraiment pas, dans la culture française !
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