Cannes, les affiches de la 78e édition

Esther Heboyan commence aujourd'hui la couverture du 78e Festival de Cannes. Pour la sixième année consécutive, Eurojournalist(e) est accrédité à Cannes et nous remercions les organisateurs et surtout – l'excellente Esther Heboyan !

Deux affiches pour un festival - et des affiches très bien choisies ! Foto: FDC 2025

FDC logo klein(Esther Heboyan, Cannes) – Cannes 2025. Oui, les deux affiches du Festival International du Film sont belles, très belles. Et les deux interprètes, Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée, sublimes. L’un et l’autre, l’un après l’autre dans cette ronde hivernale de l’amour. Cet homme et cette femme nous emportent loin des vicissitudes du quotidien, nous font oublier les blessures de l’existence, nous promettent qu’une autre vie est possible, qu’il suffit de se trouver, de s’aimer. Tout simplement. Et de tournoyer sur une plage, la plage de Deauville en décembre, froide, déserte, inhospitalière, où seul l’amour peut réchauffer les cœurs, les corps. À l’heure des sites de rencontres pour âmes esseulées qui, moyennant quelques pécules et un peu/beaucoup de chance, peuvent effectivement croiser l’âme « sœur » ou l’âme « frère », les affiches jumelles du Festival de Cannes sont une bénédiction. Extraites d’une séquence d’Un Homme et une Femme (1966) de Claude Lelouch, elles nous font entrer dans un photo-roman pour nous faire rêver. C’est « la projection d’un rêve », confie le réalisateur. Une histoire qu’il aurait aimée vivre. Une histoire simple. Une histoire d’amour.

Boulevard de la République, côté centre-ville, non loin de la gare ferroviaire, à quelques rues de la Croisette, il y a déjà l’étreinte des couples dits « mythiques ». Une fresque murale en trompe-l’œil. Des couples de cinéma tous d’un autre temps, quelques-uns d’un temps bien révolu que seuls de fervents cinéphiles reconnaîtraient. Qui, dans la foule des festivaliers gratifiés d’un passe-bonheur « 3 Jours à Cannes », des curieux assemblés devant le Palais pour guetter l’arrivée des stars en limousine (Robert De Niro qui viendra recevoir sa Palme d’or d’honneur ?), des journalistes badgés-équipés-toujours pressés, des professionnels en quête d’arrangements, qui parmi la jeunesse, les jeunes femmes aux lèvres botoxées, les jeunes hommes à la coupe César, s’en souvient ? Qui se souvient de Michèle Morgan et Jean Gabin dans Le Quai des Brumes (1938) ? De Vivien Leigh et Clark Gable dans Autant en emporte le vent (1939) ? De Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans Le Port de l’Angoisse (1945)? De Cary Grant et Ingrid Bergman dans Les Enchaînés (1946) ? De Marcello Mastroianni et Anita Ekberg dans La Dolce Vita (1960)? Mastroianni, oui, peut-être, à cause de sa fille Chiara qui entretient sa mémoire. Marcello Mio de Christophe Honoré ne faisait-il pas partie de la sélection officielle 2024 ? Le baiser de cinéma le plus récent sur la frise du temps est bien celui de Leonardo DiCaprio et Kate Winslet dans Titanic (1997), un baiser qui advint il y a presque trente ans. Cannes 2025 n’a pas fait d’arrêt image sur ces films-là.

Quel autre couple aurait-on pu choisir dans la filmographie française ? Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg dans À Bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard ? Alain Delon et Romy Schneider dans La Piscine (1969) de Jacques Deray ? Gérard Depardieu et Fanny Ardant dans La Femme d’à côté (1981) de François Truffaut ? Isabelle Adjani et Alain Souchon dans L’Été meurtrier (1983) de Jean Becker ? Pas vraiment des histoires joyeuses. Ni des films qui ont été récompensés à Cannes. Car Un Homme et une Femme de Claude Lelouch réunit deux atouts qui manquent aux autres longs-métrages. Premièrement, il a été distingué par la Palme d’or 1966, ce qui permet un clin d’œil à l’événement cannois, une citation interne, un renvoi au monde du cinéma en général et au Festival de Cannes en particulier. La glorification d’une glorification, une forme d’autocongratulation, en somme. Deuxièmement, le film de Lelouch inclut de brèves séquences de tournage de films. Des récits s’insèrent dans le récit principal – des flashbacks de la vie amoureuse d’Anne Gauthier (Anouk Aimée) et Pierre Gauthier (Pierre Barouh) avant le drame, c’est-à-dire l’explosion mortelle qui terrassera le premier homme de la vie de la femme. Car Anne est scripte sur des plateaux de cinéma et son mari Pierre comédien-cascadeur. La caméra de Lelouch se fait témoin de la fabrication d’un film, des coulisses de l’invention artistique, un peu comme La Nuit américaine (1973) de François Truffaut. Or, Cannes adore le procédé de mise en abyme qui donne à voir la mise en place d’histoires fictives à l’intérieur d’une fiction. Avec les deux affiches du Festival 2025, c’est une constante qui se vérifie à nouveau, de manière elliptique.

En des temps moroses, cette double affiche – une première pour le Festival International du Film – est un hymne à l’amour, une ode à tous les demains, une chiquenaude au désespoir. Deux plans dans un film qui en comporte 3500 (d’après le cinéaste), quelques secondes de pellicule pour montrer l’étreinte d’un homme et d’une femme, signifier « un goût d’éternité » comme dans À l’ombre de nous chantée sur la bande-son par Pierre Barouh. La scène de l’étreinte amoureuse se répétera à la gare d’Evreux, pendant la correspondance sur le trajet retour Deauville-Paris : le pilote automobile Jean-Louis Duroc (Jean-Louis Trintignant) viendra attendre celle qui risque de lui échapper au nom du passé. Des retrouvailles sur un quai de gare, l’espoir d’un nouveau bonheur. À croire que les organisateurs et promoteurs du Festival de Cannes 2025 avaient retenu ce commentaire de Stefan Zweig qui, dans un autre contexte de mélancolie, appelait l’allégresse : « Dans tous ces pays, des millions de cœurs isolés renferment un même sentiment, et il suffit souvent d’une seconde pour laisser déferler ensemble les milliards de gouttes de sentiments individuels ; et puis le frémissement se propage dans le monde, dans le temps en un merveilleux flot d’enthousiasme. » (« Le pays sans patriotisme », 1909)

Il ne reste plus qu’à prendre place dans l’une des salles de projection – salle Agnès Varda sur le toit du Riviera, salle Bazin ou salle Bunuel dans les étages du Palais des Festivals, le Grand Théâtre Lumière dont l’accès se fait par les marches rouges devant un parterre de photographes et de caméramans, salle Debussy, l’autre grande salle de la Croisette qui attire les foules au risque de chauffer les esprits et créer des discordes malgré la surveillance des hôtes et hôtesses, sans oublier les cinémas de la ville comme le Théâtre Croisette qui accueille « La Quinzaine des Cinéastes » et le cinéma de la Plage Macé pour les séances de 21h30. Il ne reste plus qu’à espérer que la sélection officielle (qui propose Wes Anderson, mais pas Jim Jarmusch) ainsi que les autres catégories dont « Un Certain Regard » (où figurent les premières réalisations des actrices Scarlett Johansson et Kirsten Stewart) sauront surprendre jurys (Juliette Binoche, 40 ans de carrière, présidera celui de la compétition officielle) et spectateurs venus du monde entier, soulèveront leur enthousiasme, aiguiseront leur regard sur le monde et le 7ème art. En 2025, la surprise viendra-t-elle des Amériques, d’Asie, du Proche-Orient ou de Scandinavie ? Et qui sait, si en fin d’après-midi à la terrasse d’un café, après avoir visionné Jeunes mères des Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne, Renoir de la Japonaise Chie Hayakawa et Nouvelle Vague (sur la genèse d’À Bout de souffle) de l’Américain Richard Linklater, juste avant de gravir les marches du Grand Théâtre Lumière pour la séance de gala à 19h30, on entendra une conversation sur le choix de devenir acteur ou technicien de cinéma comme dans Un Homme et une Femme de Claude Lelouch soixante ans auparavant ?

Foto: FDC 2025

Foto: FDC 2025

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