Des voies multiples, mais pas n’importe lesquelles… (2/4)
Réunissant, intervenants compris, plus de 300 professionnels de santé, dont certains venaient de bien au delà de la région Grand Est, l’édition 2024 du colloque soignant de l’EPSAN, fut qualitativement d’un très haut niveau. - Retour sur la seconde demi-journée (7 novembre 2024).
Les époux Delphine et Nicolas Heyd, accompagnés de Richard Cribaillet, apportèrent à l’après-midi un supplément d’humanité qui ne laissa personne indifférent. Foto: JM Claus / CC-BY 2.0
(Jean-Marc Claus) – L’agressivité, sa réalité, ses représentations, sa gestion et sa prévention, furent au cœur des échanges du début d’après-midi de cette première journée. Le Groupe de Prévention et Gestion de la Violence en Psychiatrie, représenté par Christine Fricker (cadre supérieure de santé), Juliane Kasprzak (infirmière en pratiques avancées), Sarah Gentner (cadre de santé), Séverine Muller (aide-soignante) et Matthieu Peter (infirmier), apporta des réponses à la question : « Espace d’apaisement : un atout pour la désescalade de la crise en psychiatrie ? ».
La création d’espaces d’apaisement dans toutes les unités d’hospitalisation, fait suite à des recommandations et directives des autorités sanitaires. L’EPSAN s’y est engagé dès 2021, en incluant l’emploi de ces outils novateurs, dans une réflexion plus globale relative à la violence et aux situations de crise. Allant à l’encontre des représentations fantasmées telles que celle de la chambre capitonnée et de la camisole de force, mais ne niant pas pour autant l’existence de phénomènes de violence nécessitant des interventions immédiates et coercitives, les cinq praticiens du soin en psychiatrie, expliquèrent exemples à l’appui, l’utilité des démarches préventives.
Être attentif aux signes précurseurs de la crise et ne jamais rompre le lien, peut éviter d’en arriver à l’usage de la contention. Prendre en compte l’expertise des patients eux-mêmes, quant aux stratégies qu‘ils déploient et moyens qu’ils se donnent pour s’apaiser, induit une démarche de collaboration dans laquelle des différents acteurs sont associés et non antagonistes. Les espaces d’apaisement, dont les trois infirmier(e)s en pratiques avancées de l’EPSAN on fait un audit détaillé de leurs spécificités techniques et de leurs emplois, sont justement des moyens qui dans un dialogue constant patients – soignants, constituent un moyen préventif du clash.
Le public, visiblement en attente d’informations et de partage d’expériences, sollicita les intervenants en leur posant de nombreuses questions. Questions dont il ressortit entre autres, que les pratiques multiples et les outils variés, vont bien dans le sens de la non standardisation du soin, mais de son adaptation aux besoins de la personne. Soigner les patients, prendre soin des équipes soignantes, passe aussi par soigner l’ambiance des unités. Un éternel chantier, car la seule constante en psychiatrie, est bien l’absence de constance. Mais c’est la nature même de la discipline qui le veut !
Suite à cette intervention collective, les époux Delphine et Nicolas Heyd, accompagnés de Richard Cribaillet, apportèrent à l’après-midi un supplément d’humanité qui ne laissa personne indifférent. Représentant l’association « Au bon entendeur », ils commencèrent par la diffusion d’une bande audio reproduisant ce que peut entendre une personne sujette aux hallucinations acoustico-verbales. Ambiance garantie et immédiate mise en condition !
Nicolas Heyd (président de l’association) détailla les trois sortes de voix entendables : notre propre pensée, phénomène commun à tous les êtres humains, les pensées intrusives pouvant être positives ou négatives, les voix exacerbées perceptibles comme dans le réel et rarement élogieuses. Décrivant son parcours avec la maladie, il mit en perspective la survenue des symptômes et les abus sexuels dont il fut victime durant l’enfance. Richard Cribaillet (vice-président de l’association), fit également part de sa propre expérience, avec en plus de sa psychose, les stigmates d’hospitalisations à une époque où l’homosexualité était considérée comme une maladie.
Touchée également par une pathologie provoquant des hallucinations acoustico-verbales, Delphine Heyd (membre active de l’association) développa sur le rétablissement par le sport. Sa formation et sa pratique d’aide-soignante, lui ont donné des bases sur lesquelles elle s’appuie, pour se motiver et accompagner les autres dans une pratique salutaire du sport. Elle ne travaille plus dans le soin, mais continue de prendre soin. « Le sport vide la boite, et libère le corps des toxines. » affirma-t-elle en soulignant à quel point l’activité sportive peut aider à atténuer et même faire disparaître les voix.
Intervenant dans différentes structures, ces trois piliers de l’association dont Lionel Rotollo (infirmier) est le secrétaire, animent des groupes de parole, mais sont aussi invités par des professionnels de santé dans le cadre de formations, et ils assurent des permanences téléphoniques. Leur dernier projet est la création à venir, d’une application nommée « Schizap », dédiée au soutien mutuel et à la mise en relation. Ce qui s’avérera particulièrement utile, car 7 à 14% de la population entendent des voix, et seulement 2% sont diagnostiqués.
Vint pour clôturer la journée, le temps de parler déprescription, et c’est le docteur Benoît Schorr (praticien hospitalier) qui répondit à la question : « Déprescrire : pourquoi cette question est d’actualité ? ». Mouvement engagé dans la médecine gériatrique, où l’allègement d’ordonnances à rallonges n’a plus à prouver son efficacité en termes de gains de qualité de vie pour les patients, cette orientation nouvelle gagne la psychiatrie. « Dans notre formation, on nous apprend à prescrire, mais pas à déprescrire », pointa le docteur Benoît Schorr, soulignant que ce concept date pourtant de 1924.
Déprescrire ne se fait pas à la légère, mais lorsque la démarche est réalisée de manière cohérente, elle a un impact positif non seulement pour le patient, mais aussi sur l’économie de la santé et l’écologie. Les prescriptions à outrance, ont des effets opposés à ceux recherchés. La médicalisation systématique des émotions, n’apporte rien d’autre que la déresponsabilisation des individus. La balance bénéfice – risque doit être un outil de base des prescripteurs, qui devraient commencer par ne pas systématiquement prescrire.
La démarche n’a pas pour but, d’arriver au zéro médicament, prôné par des gourous et autres farfelus particulièrement dangereux, mais de coller au plus près du besoin. Ce qui ramène à l’individualisation des soins, ne devant jamais être standardisés, dont a parlé Kathia Frech (directrice des soins) en début de journée. Il faut aussi, pour sortir des logiques de prescription systématique, s’émanciper de la tyrannie du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM). Ce que fit le docteur Benoît Schorr, en remettant au goût du jour, les travaux de l’école de Wernicke – Kleist – Leonhard sur la classification des psychoses.
Kommentar hinterlassen