En psychiatrie – « expertiser », ce n’est pas soigner !

Le meeting organisé par le « Printemps de la psychiatrie » le 28 mars à la Bourse du travail de Paris a fait salle comble. L’intention était double - démontrer que les « expertises » proposées par les centres experts de la Fondation Fondamental ne constituent pas des soins, mais aussi penser collectivement les psychiatries de demain.

Meeting du 28 mars 2026, table ronde « Financements » salle Ambroise Croizat (Bourse du travail). Foto: Clément Fromentin

(Geneviève Hénault) – Si personne n’a été refoulé à l’entrée de la salle Ambroise Croizat le samedi 28 mars, il a fallu trouver assez rapidement à s’asseoir sur des marches ou à se tenir debout pour tendre l’oreille vers celui ou celle qui parlait au micro. En effet, le meeting organisé par le Printemps de la psychiatrie a fait salle comble. L’intention était très affirmée : alerter l’opinion publique du danger que représente la proposition de loi « visant à reconnaître le rôle des acteurs assurant des soins de troisième recours en psychiatrie » (PPL2249). Il s’agit d’une version remaniée en toute urgence – avant son examen au Sénat en décembre 2025 – de la première version du projet de loi qui visait à inscrire les centres experts de la Fondation Fondamental dans le Code de santé publique (PPL385).

Cette fondation, en partie financée par des mécènes comportant des laboratoires pharmaceutiques, des banques, des grands groupes de cliniques et EHPAD privés à but lucratif, etc., promet par l’extension de l’implantation de ses centres experts, la réalisation de plusieurs milliards d’économie en réduisant les hospitalisations. Cette affirmation a été considérée par une équipe de médecins et chercheurs coordonnée par François Gonon, comme un usage « trompeur » de données scientifiques à des fins de communication. La seconde promesse s’adresse aux personnes en souffrance psychique et à leurs proches. La psychiatrie dite « de précision », supposée proposer des traitements (médicamenteux) personnalisés via l’utilisation de biomarqueurs, est là encore fort limitée aujourd’hui puisque comme Marianne Foiselle, psychologue et docteure en neurosciences, l’affirme dans Le Monde (27 mars 2026) : « Ce courant de recherches, qui connaît un sursaut d’intét au niveau international depuis les années 2000, n’a toujours pas permis lidentification de biomarqueurs validés scientifiquement en psychiatrie ». En revanche, les données extraites des « expertises » des patient·es reçu·es dans les centres experts constituent un trésor : des datas monétisables pour les entreprises de la Mental Tech qui développent des applications de e-santé mentale.

Les quatre tables rondes organisées autour de quatre thèmes : Scientificité, Soins, Financements et Démocratie, ont permis d’explorer les enjeux qui se nouent pour l’avenir de la psychiatrie publique, très largement abîmée par un sous-financement chronique et menacée par le secteur privé lucratif qui récupère des parts de marché à mesure que les institutions publiques ferment leur lits – voire leurs portes.

Chaque table ronde a donné la parole à des intervenant·es d’horizons pluriels, qui de leur place, à partir de leur expérience, de leurs recherches, de leur métier, de leurs rencontres, sont venu·es témoigner, élaborer, proposer, démontrer qu’« expertiser » n’est pas soigner. Ainsi, des personnes concernées par les troubles psychiques ont pu s’exprimer ; une représentante de parents de personnes autistes ; des soignant·es : psychiatres et pédopsychiatres, internes en psychiatrie, psychologues, psychanalystes, infirmier·ères, IPA, cadre de santé ; des chercheurs en neurosciences ; une éducatrice spécialisée ; une journaliste ; un philosophe.

Mais au-delà de cette question du danger de l’introduction d’une gradation des soins en psychiatrie, la salle a vibré du désir de résistance et de lutte collectives, dans une ambiance propice à la prise de parole de collectifs en lutte, venus ici pour raconter le drame dans lequel, elles et eux soignant·es du soin psychique, mais aussi patients et patientes, adultes comme enfants, ont été plongés par inaction des politiques publiques ou, au contraire, par effet d’actions brutales et savamment coordonnées.

Un programme dense et bien organisé. Foto: Clément Fromentin

Un programme dense et bien organisé. Foto: Clément Fromentin

Ainsi, après chaque table ronde, le micro a vivement circulé dans la salle Ambroise Croizat. Le secteur psychiatrique de Millau, qui se retrouvera sans aucun médecin psychiatre dans quelques semaines, se mobilise fortement et médiatise son combat pour dépasser cette crise sans précédent. Les professionnel·les de la Fondation Vallée, hôpital pédopsychiatrique situé à Gentilly (94) et dont 4 unités ont été brutalement fermées par décision de l’ARS en février de cette année, sont entré·es en résistance contre le saccage des soins pédopsychiatriques. Le CAC Ginette Amado (Centre d’Accueil et de Crise parisien), est menacé de voir son activité d’accueil de la crise disparaître ; son collectif de défense ne compte pas céder aux injonctions de la direction du GHU Paris psychiatrie & neurosciences.

Des élu·es présent·es se sont également saisi·es de la parole pour scander la nécessité absolue d’un engagement puissant des politiques publiques afin que la psychiatrie ne tombe pas aux mains du secteur privé lucratif : Christophe Prudhomme, médecin urgentiste récemment élu au Conseil de Paris, Elise Leboucher, éducatrice spécialisée et députée de la Sarthe, Laurence Cohen, orthophoniste et ancienne sénatrice.

Enfin, de nombreuses personnes concernées par les troubles psychiques, des patients et patientes de la psychiatrie, se sont exprimé·es tout au long de la journée. Ils et elles sont venu·es nous réaffirmer, avec justesse et humour, mais aussi une grande détermination, que la psychiatrie de demain ne peut se penser qu’avec celles et ceux qui y sont accueilli·es, soigné·es, accompagné·es.

A venir très prochainement, la publication des actes sur le blog du Printemps de la psychiatrie et la diffusion vidéo des interventions du meeting sur YouTube.

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