ENQUÊTE, PARTIE 1 – Onde de choc migratoire pour « l’American Dream » ?
Depuis son arrivée à la Maison Blanche, le président des États-Unis, Donald Trump, a signé plus de 140 décrets concernant la question de l’immigration. Une politique migratoire qui fait débat aussi bien en Europe qu’auprès de certains ressortissants américains.
De nombreuses arrestations sont opérées par ICE partout aux USA. Foto: U.S. Immigration and Customs Enforcement / Wikimedia Commons / PD
(Lucie Cardoso de Oliveira / Félicia Dassonville) – Le début de l’année 2025 a marqué un véritable tournant pour la politique migratoire des États-Unis. Depuis l’investiture de Donald Trump en janvier dernier, cacher son origine, par crainte de représailles, n’a jamais été aussi important. Durant sa campagne politique, Trump a promis aux citoyens américains de reprendre le contrôle des frontières et d’expulser les personnes sans-papiers. Au printemps dernier, l’administration gouvernementale a mis en place une opération nommée « Operation Safeguard », avec des consignes très claires du Service d’Immigration et d’application des douanes (ICE) : interpeller et expulser massivement les sans-papiers, surtout dans les grandes « villes sanctuaires », comme Chicago, Los Angeles ou encore New-York. Ces villes sanctuaires adoptent une politique de protection des immigrés en situation irrégulière, en limitant ou en refusant la coopération avec les autorités fédérales chargées de l’immigration, notamment la ICE.
Le président américain Donald Trump a ordonné aux agences fédérales, dont l’ICE et le DHS (Département de la Sécurité Intérieure des États-Unis), de lancer des raids ciblant des « villes sanctuaires ». Ces manœuvres font intervenir des dizaines d’agents dans ces villes, avec la plupart du temps des véhicules non identifiés, d’après Le Monde. Considérées comme des violations des droits fondamentaux par divers avocats, ces « rafles illégales » relèvent d’une politique migratoire basée sur la terreur. Pour contrer ces manœuvres quelque peu inhumaines, des manifestations ont eu lieu dans les villes sanctuaires.
Ironie du sort, la Floride prévoit la construction d’un centre de détention pour migrants, au sein du parc national des Everglades, nommé « Alcatraz des alligators » visant à soutenir la politique migratoire de l’administration Trump.
« Nulle part où aller, nulle part où se cacher » – Au milieu des alligators et des pythons, le parc national des Everglades offre à ses visiteurs, l’opportunité de se propulser à grande vitesse sur l’eau et les marécages, à bord d’un airboat, ces grands bateaux à hélice d’avion dignes d’un film d’action. Au milieu de ces eaux croupies, va bientôt s’élever un centre d’accueil pas comme les autres. Cette fois-ci, pas question d’observer des reptiles ou de faire des balades au coucher du soleil, puisqu’il ne s’agit pas de tourisme, mais plutôt de détention. Plus de 5 000 migrants en situation irrégulière sur le sol américain pourront profiter prochainement de la nouvelle lubie du gouverneur de Floride, Ron deSantis, fervent admirateur de Trump. Après le mur à la frontière mexicaine, faites place au « Alcatraz des alligators » ! Un site qui n’a pas été choisi au hasard puisque cette ancienne piste d’atterrissage fait 7 700 hectares et présente, d’après l’État de Floride, une opportunité efficace et peu coûteuse pour la construction d’un nouveau centre de détention temporaire, fait de tentes et de caravanes. « Si les gens sortent, il n’y a pas grand-chose qui les attend, à part des alligators et des pythons. Nulle part où aller, nulle part où se cacher », s’est réjoui James Uthmeir, procureur général de la Floride, dans une vidéo publiée sur X (anciennement Twitter). En effet, le centre sera entouré de zones « remplies d’alligators, de serpents et moustiques », compliquant toute tentative de s’échapper. La « Trumpmania » semble ne pas se soucier : « ça présente une bonne opportunité pour l’état de Floride. La menace Alligator Alcatraz est prête », ajoute le procureur général de Floride dans sa vidéo promotionnelle. Selon la NBC, le président Trump serait attendu pour visiter ce centre. On en viendrait presque à regretter Guantanamo…
Des arrestations en masse – Après New-York et Los Angeles, c’est au tour de Chicago d’être en proie à la terreur de la nouvelle politique migratoire de Trump. D’après le média américain « Block Club Chicago », l’ICE convoque des gens par SMS ou par mail pour leur donner rendez-vous afin de discuter de leur situation sur le sol américain. Pourtant, ces personnes, convoquées par le gouvernement, se retrouvent finalement arrêtées sur place. Des raids ont également lieu tôt le matin, parfois sans mandat d’arrêt, dans des appartements ou même en pleine rue. Il semblerait que ce département gouvernemental puisse cibler des femmes seules, des mères de famille ou des personnes ne disposant pas de casier judiciaire. Pour les plus chanceux, le gouvernement américain leur offre un nouveau bijou : un bracelet électronique, pour être sûr qu’il n’y ait aucune possibilité pour eux de quitter leur domicile, et le territoire. D’après The Guardian et El Pais, un climat d’anxiété règne dans ces villes sanctuaires. A Little Village, dans le quartier latino de Chicago, des enfants ne se rendraient plus à l’école, et des adultes, eux, ne se présenteraient plus sur leur lieu de travail, par crainte d’être arrêté par les forces de l’ordre. La vie change sur le continent où « l’american dream » est possible pour tous, et revêt un caractère sombre où désormais, les commerces ferment de plus en plus tôt et des familles entières se cachent.
Un regard partagé entre deux continents – Au milieu des tensions autour de l’immigration aux États-Unis, certaines voix expriment leurs inquiétudes. C’est le cas d’Elodie, 21 ans, de nationalité franco-américaine. Née aux États-Unis en 2004, mais élevée en Europe, elle est retournée à Los Angeles pour une année d’études à UCLA (University of California Los Angeles). Depuis son arrivée, le climat politique l’inquiète. « J’ai peur qu’on demande aux personnes ayant une double nationalité de choisir entre les deux », dit-t-elle. Le contraste avec la France lui saute particulièrement aux yeux. « En France c’est plus libre. Ce qu’il se passe aux États-Unis, c’est révoltant ! », énonce-t-elle. Sur le campus, la diversité est bien réelle pour Elodie. « La majorité des étudiants sont d’origine mexicaine ou asiatique. C’est triste de voir que des gens qui ont vécu plusieurs années sur le sol américain, soient potentiellement touchés par cette nouvelle politique », regrette-t-elle. Son regard, partagé entre deux continents, souligne un fossé grandissant.
Une intégration réussie ? – Installé au Texas depuis plus de vingt ans, Tachfine Mizalma, chef d’entreprise franco-marocain naturalisé américain, incarne une immigration parfaitement insérée. Arrivé en 2001 avec un visa professionnel, il a depuis bâti sa vie à Houston, obtenant ainsi, la fameuse Green Card. S’il se dit confiant dans les institutions américaines, « c’est un État de droit, personne ne peut m’enlever ma nationalité sur un coup de tête », précise-t-il, en s’inquiétant toutefois du climat ambiant. La séparation des familles migrantes à la frontière ou l’usage des réseaux sociaux pour refouler certains étrangers, l’interpelle. « Des gens sont arrivés de France et ont été renvoyés pour un simple post Facebook, en mettant en avant leur politique anti-Israël (…), ça interroge sur les limites de la liberté d’expression », déplore-t-il. Il met également le doigt sur un sujet trop peu abordé dans les médias : l’invisibilisation des sans-papiers dans les discours politiques. « Ce sont eux qui font tourner l’économie informelle, piscines, jardins, maintenance. Sans immigration, tout ralentirait », affirme-t-il. Malgré une expérience personnelle plutôt positive (aucune remarque raciste, et une vie professionnelle réussie), l’incertitude reste présente. « Le problème aujourd’hui, c’est que même ceux en règle se demandent s’ils ne seront pas un jour, dans le collimateur », déclare, d’un ton grave, Tachfine.
« Le rêve américain est maintenant un cauchemar » – Né à Ciudad Juarez, au Mexique, Ivan Torres a vécu aux États-Unis toute sa vie, élevé notamment par sa grand-mère dans l’État de Kansas. C’est sous la présidence de Barack Obama qu’il obtient son visa DREAM, qui vise à accorder une carte de résident permanent (green card) sous conditions à des personnes entrées illégalement aux États-Unis, alors qu’elles étaient enfants. À 19 ans, il décide de déménager au Texas avec son partenaire afin de construire leur restaurant. Mais avec l’arrivée de Trump au pouvoir, Ivan Torres a senti une différence dans sa vie personnelle. « Depuis quelques mois, nous ne nous sentons pas en sécurité parce que tous mes proches sont poursuivis par l’immigration, et pas seulement ça : même si tu as un permis de travail ou une carte verte, ils ne respectent plus ça non plus », déclare le quarantenaire. En effet, l’administration va mettre fin au statut légal de plus de 500 000 migrants latino-américains. Un événement tragique pour Ivan puisque selon lui « il y a des gens ordinaires qui attrapent tous les Hispaniques pour les dénoncer, afin de recevoir une récompense pour chaque immigrant qu’ils signalent », déclare-t-il. Il ajoute que « le rêve américain est devenu un cauchemar ».
Les expulsions n’ont jamais été aussi nombreuses que depuis l’arrivée de Donald Trump à la tête du pays. D’après le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme, près de 142 000 personnes ont été expulsées des États-Unis entre le 20 janvier et le 29 avril.
Kommentar hinterlassen