La contrebande fait un tabac
Les marchés illégaux de cigarettes se sont énormément développés ces dernières années en France. Ce phénomène met en difficulté les buralistes traditionnels.
La contrebande de cigarettes est malheureusement très lucrative. Foto: H.M. Revenue & Customs / Wikimedia Commons / CC-BY 2.0
(Mathieu Rampin) – L’État peine à lutter contre la consommation de tabac. En Alsace, le problème est encore plus important du fait de sa proximité avec l’Allemagne qui pratique des tarifs bien moins chers.
« Une fois par mois, quand je vais à Lyon pour mes études, je vais chercher des cigarettes en Allemagne pour mes potes fumeurs là-bas », explique Aurélien. (prénom modifié, NDLR : Se sachant sur le fil de la légalité voir totalement en dehors, la plupart des personnes interrogées ont souhaité rester anonyme leur prénoms ont donc été modifiés).
Originaire de Strasbourg, le jeune homme est en alternance dans une entreprise en Alsace et son école se trouve sur Lyon. « C’est moi qui ai eu l’idée, je leur ramène une cartouche par voyage. Pour eux ça leur fait moins cher, je me fais un peu d’argent et ils me payent des verres au bar », raconte-t-il. En Allemagne, le prix moyen d’une cartouche (NDLR : 200 cigarettes) est de 80 €, alors qu’en France, on parle plutôt de 120 €. « En Alsace, je ne me fais pas d’illusion, il y a des gens qui vont tous les jours en Allemagne ou au Luxembourg, même si eux ne fument pas, ils vont ramener des cartouches à leurs proches », se plaint Thierry Moreno, président du syndicat des buralistes du Bas-Rhin et propriétaire d’un bureau de tabac à Molsheim.
Une réglementation peu respectée – Ramener des cigarettes de l’étranger est peu risqué, il n’y a que très peu de contrôles et en cas de vérification, les contrevenants s’exposent seulement à des amendes. « Pour ma part, il s’agit de trop petites quantités, et puis avec tout le trafic, ce n’est pas moi qui risque quelque chose », affirme Aurélien. Ce dernier estime se trouver dans la légalité. Or, selon la loi française, même s’il est bien possible de ramener l’équivalent de 4 cartouches soit 800 cigarettes, le texte précise qu’il est obligé de : « prouver que vous n’avez pas l’intention de revendre les cigarettes et que vous les rapportez pour votre consommation personnelle ». Ce qui n’est pas le cas d’Aurélien.
Ces comportements sont à l’origine d’une importante perte de chiffre d’affaires pour les buralistes. De plus, les consommateurs concernés échappent aux contrôles de l’État et donc aux politiques de santé publique. Accessible en transport en commun ou à pied depuis l’Alsace, l’Allemagne propose des cigarettes environ 33% moins chères qu’en France. Ce qui, à défaut de motiver les malfaiteurs, incite au moins les opportunistes.
Si certains sont capables de faire 500 kilomètres pour ramener des cigarettes (NDLR : comme Aurélien), d’autres sont susceptibles d’acheter des volumes plus importants. La ville de Kehl est située en face de Strasbourg de l’autre côté du Rhin, en Allemagne. À la sortie du tram qui relie les deux villes, se trouve la place de la gare où se situent pas moins de 5 bureaux de tabac.
« Ce n’est pas de notre responsabilité de savoir s’ils vont passer la frontière ou pas », explique Anna (prénom modifié), buraliste française qui travaille à Kehl. Pour elle, parler français est presque un impératif : « 70% de nos cigarettes sont vendues à des Français ». La buraliste poursuit : « aucune réglementation ne nous oblige à limiter le nombre de cigarettes vendues à un client même Français ».
Cette faiblesse du cadre légal révolte Thierry Moreno : « Avec le commerce parallèle, je perds un quart de mon chiffre d’affaires ». Au-delà de son activité, le buraliste alerte sur les faiblesses que cela entraîne pour les politiques de santé publique : « L’Alsacien qui fume des cigarettes qu’il achète ailleurs, s’il contracte malheureusement une maladie liée au tabac, est ce qu’on va lui dire d’aller faire sa chimio en Allemagne ? … Non ! Donc, ça veut dire qu’on va payer deux fois, une première fois parce qu’on n’aura pas pris les taxes sur les cigarettes qu’il fume et une deuxième fois, parce qu’on va devoir le soigner”.
Baisser les prix pour attirer les consommateurs – Derrière toutes ces réflexions et comportements, se trouve le prix du paquet de cigarettes en France. Ce dernier est jugé trop élevé par les consommateurs, mais aussi par les buralistes et certains responsables politiques. Dans un rapport parlementaire rédigé en 2021 par les députés de l’époque, Éric Woerth et Zivka Park, il est expliqué que les programmes de santé publique dépendent des financements publics.
« Alimenté par les écarts croissants de prix du tabac entre la France et ses voisins, ce commerce parallèle (NDLR : celui des cigarettes de contrebande) est préjudiciable pour la conduite des politiques de santé publique. (…) Les pertes de recettes fiscales générées par le marché parallèle du tabac sont comprises entre 2,5 et 3 milliards d’euros par an », décrit le rapport Woerth.
Ce qui permet au rapport Woerth de savoir combien de cigarettes échappent au contrôle de l’État, c’est un calcul qui met en lumière la différence entre les cigarettes vendues en temps normal et celles qui ont été vendues pendant le confinement. En 2020, à cause du Covid-19, les déplacements étaient très difficiles. Cela signifie qu’il n’y a quasiment plus de contrebande et surtout, qu’il était impossible de passer les frontières pour se fournir en cigarette. Le rapport signale qu’il y a 5 ans, 9 à 12% du tabac consommé en France ne proviendraient pas du réseau légal. Il donne même le chiffre de 30% dans les régions frontalières. Thierry Moreno parle plutôt de « 2 à 3 fois plus de chiffre d’affaires que d’habitude sur ces mois-là (NDLR : les mois de confinement) ». Selon lui, « le marché parallèle de cigarettes représente aujourd’hui 40% des ventes de cigarettes en France, ça veut dire qu’ici en Alsace, avec la proximité de l’Allemagne, on est certainement à plus de 50%, cela signifie que dans la région une cigarette sur deux est vendue dans le réseau illégal ».
Ces constatations le mettent en colère et il souhaite que des mesures soient prises par les autorités, « baisser le prix du paquet serait l’approche idéale, afin d’être cohérent avec nos voisins, on est plus cher que les 6 autres pays frontaliers ». Il poursuit, « on parle de 2020, aujourd’hui les marchés se sont énormément développés, donc on est à bien plus de 3 milliards de perte fiscale (…). En mettant le prix du tabac à 10€, on peut déjà en reprendre plus d’1,5 milliard d’euro (NDLR : ces chiffres sont tirés du rapport Woerth) ». Le rapport Woerth suggère ainsi de baisser le prix du tabac afin de redonner l’envie aux consommateurs de se fournir chez un buraliste. Cela aurait pour effet une augmentation des chiffres officiels de la consommation, mais aurait comme avantage pour l’État, d’avoir une estimation exacte du nombre de fumeurs.
Des commerçants en danger – Pour les buralistes, il est question de la survie de leur commerce. « J’aimerais au moins que le prix ne bouge plus pendant 3 ou 5 ans. On peut bénéficier d’un fond de transformation pour sortir du tabac, mais c’est impossible de faire des travaux et de changer d’activité si on n’est pas serein avec l’avenir. S’il y a par la suite une autre augmentation de 1 ou 2€ ça nous serait très néfaste », explique Thierry Moreno.
À la concurrence imbattable venue d’Allemagne s’ajoute le commerce parallèle. « Au début, j’allais en Allemagne en tram, principalement pour le prix. Puis à un moment donné j’en ai eu marre de faire le trajet et j’ai demandé dans les épiceries et les tabacs s’ils vendaient des cigarettes à l’unité (NDLR : Ce sont des cigarettes vendues en dehors des paquets légaux. Elles peuvent être industrielles ou issues d’une production artisanale) », raconte Enzo (prénom modifié), 22 ans, consommateur de tabac depuis ses 17 ans. « Pour mon petit budget de lycéen de l’époque, c’était la meilleure solution, j’en achetais par-ci par-là quand j’en avais envie », ajoute-t-il.
Enzo a même vu certaines épiceries se transformer en vendeurs illégaux. « Je me souviens d’un épicier qui a craqué. Au début, il ne vendait pas de cigarettes, puis un jour, il m’a dit qu’il en avait. Le commerçant s’est rendu compte de la demande importante et en a profité », continue Enzo. À Strasbourg, plusieurs établissements sont pointés du doigt par le jeune homme. Quelques épiceries, mais plus étonnant, des tabacs officiels. Ces derniers, incapables de lutter face à la concurrence de l’étranger et de la contrebande pourraient eux aussi s’être lancés dans le commerce illégal ?
« Non ! Je n’ai jamais vendu de cigarettes à l’unité », s’offusque la buraliste d’un tabac du centre-ville de Strasbourg. « Qui est-ce qui vous a parlé de ça ? », demande la vendeuse. Il est possible que par crainte de poursuites, la buraliste se soit méfiée. En effet, les buralistes sont soumis à des règles très strictes et peuvent, en cas d’infraction, perdre leur licence qui leur permet de vendre du tabac. Pourtant, Enzo certifie s’être fourni dans cet établissement il y a quelques années, de plus son témoignage est confirmé par Aurélien (NDLR : lui aussi interrogé sur le sujet). Les 3 années qui séparent les prétendus achats d’Enzo jouent en faveur de la buraliste.
« Oui oui ! Bien sûr qu’on en a », confirme le vendeur d’une épicerie non loin du premier établissement. Il ne prend aucune précaution. « C’est 70 centimes pièce et pour payer avec la carte, c’est minimum 5€ », précise-t-il. Ces informations sont étonnantes. Premièrement, le prix à l’unité d’une cigarette est plus élevé que celles qui se trouvent dans un paquet classique. (NDLR : 12 € pour un paquet 20 cigarettes en France donc 0,6€ pièce contre 0,70€ pour les cigarettes à l’unité). « Prendre des cigarettes à l’unité est devenu de plus en plus simple et peut correspondre à certains petits budgets », explique Enzo.
Deuxièmement, le fait de pouvoir payer par carte bancaire surprend aussi. Comment le commerçant va-t-il justifier auprès du fisc un paiement pour un produit qu’il n’est pas censé vendre ? Il est alors légitime de penser qu’un système de blanchiment de ces activités souterraines est possible.
Des cigarettes encore plus dangereuses – Dans cette épicerie, les cigarettes vendues sont industrielles, probablement allemandes, afin de s’assurer une meilleure marge. Ces produits manufacturés ont néanmoins l’avantage d’être contrôlés par les autorités qui autorisent leur commercialisation. En revanche, certains réseaux proposent des cigarettes qu’ils produisent eux-mêmes pour gagner encore plus d’argent. « Le but des voyous est totalement lucratif, donc s’ils ont la possibilité de mettre un produit abject, mais qui coûte moins cher, ils le feront », affirme Thierry Moreno. Cette possibilité n’inquiète pas pour autant Enzo, « le seul reproche que je peux faire aux cigarettes de contrebande, c’est leur durée d’utilisation, c’est-à-dire qu’elles se consument plus rapidement ». Les dangers du trafic illégal de cigarettes sont donc connus : pertes d’argent public, réseaux de trafiquants de plus en plus solide et problème de santé encore plus grave. Mais si l’État n’est pas capable de prendre la mesure du trafic illégal, il pourrait en perdre le contrôle.
(Plus de précision sur le transport de cigarettes sur le site de l’État, cliquez ICI)
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