La Croatie défend les valeurs européennes dans le monde entier

Interview exclusive avec le Ministre croate des affaires étrangères, Gordan Grlić Radman, lors de sa visite au Conseil d'Europe à Strasbourg. Les perspectives rafraîchissantes d'un « petit » pays européen.

Le ministre Gordan Grlić Radman lors de son intervention devant l'Assemblée parlementaire du Conseil d'Europe. Foto: Eurojournalist(e) / CC-BY 2.0

Monsieur le Ministre Radman, la situation en Europe centrale et orientale devient de plus en plus critique. Pensez-vous que la Croatie est actuellement menacée par la Russie ou qu’elle le sera à l’avenir ?

Gordan Grlić Radman : La Russie ne représente certes pas une menace militaire directe pour la Croatie, mais par sa guerre contre l’Ukraine, ses ambitions agressives et le recours à des tactiques hybrides, elle constitue clairement une menace pour la sécurité européenne. Nous sommes pleinement solidaires des pays qui se sentent directement menacés par la Russie. Mais nous ressentons également les effets des activités russes en Croatie. La Russie a officiellement inscrit la Croatie, ainsi que d’autres pays, sur sa liste des « pays hostiles ».

En 2022, nous avons expulsé plusieurs diplomates russes pour activités de renseignement illégales. Depuis le début de la guerre en Ukraine, nous avons constaté une forte augmentation des cyber-attaques contre la Croatie, dont beaucoup sont liées aux services secrets russes. Nous observons également des activités déstabilisatrices dans les Balkans occidentaux, menées par la Russie et ses partenaires locaux. Leur objectif est de bloquer la voie de la région vers l’Occident. Cela va à l’encontre des intérêts de la Croatie et des intérêts de la sécurité européenne.

Par exemple, les médias russes basés en Serbie, tels que Sputnik, diffusent des messages anti-occidentaux et anti-croates tout en promouvant des contenus pro-russes. L’idée russe d’un « monde russe » a également influencé l’idée d’un « monde serbe », qui tente d’étendre l’influence politique de la Serbie dans les pays voisins où vivent des Serbes.

Je pense que ces menaces hybrides – telles que la désinformation, les cyber-attaques et les opérations d’influence – resteront un problème grave dans les années à venir. C’est pourquoi nous devons continuer à renforcer notre capacité à nous protéger et à réagir.

Les États-Unis sous Donald Trump sont-ils encore un partenaire fiable pour l’Europe ? Que peut faire l’Europe si les États-Unis cessent de soutenir l’Ukraine, comme l’ont déjà annoncé à plusieurs reprises Trump, Vance et Rubio ?

GGR : La Croatie a toujours été un fervent défenseur de l’unité transatlantique, fondée sur des intérêts mutuels et une vision commune de la stabilité mondiale. Nous sommes conscients que les différents gouvernements américains peuvent avoir des styles et des priorités différents, mais les fondements des relations transatlantiques restent solides. La Croatie continuera à investir dans ce partenariat, qui est un pilier de notre politique de sécurité et de notre politique étrangère. Les États-Unis restent un partenaire stratégique important pour la Croatie et pour l’Europe.

Si le soutien des États-Unis à l’Ukraine devrait se réduire, l’Europe ne doit pas y voir une rupture de l’unité transatlantique, mais un signal pour renforcer sa propre capacité d’action, ce que la Croatie préconise depuis longtemps. En tant que pays qui a connu la guerre et qui comprend à la fois le coût des conflits et la valeur de la paix, la Croatie estime que ce n’est pas un moment de crise, mais un moment de maturité stratégique pour l’Europe. Dans cet esprit, nous intensifions déjà nos efforts.

La Croatie augmentera son budget de défense à 5% du PIB, comme convenu lors du dernier sommet de l’OTAN à La Haye, démontrant ainsi son engagement sans réserve en faveur de la préparation de l’OTAN et de la défense européenne. Dans toute l’UE, la Croatie et d’autres États membres accélèrent l’acquisition d’équipements de défense, développent la production militaire et investissent dans de nouvelles initiatives visant à réarmer l’Europe et à renforcer la dissuasion.

Il ne s’agit pas d’un test de loyauté entre l’Europe et les États-Unis, mais d’un test de la vision stratégique et de la détermination de l’Europe. La Croatie ne voit aucune contradiction entre le renforcement de la capacité d’action de l’Europe et le maintien de relations étroites avec Washington, en particulier entre l’UE et l’OTAN. Au contraire, une Europe plus performante et plus résiliente renforce les relations transatlantiques.

Les « grands » pays européens ne jouent aucun rôle dans les grand dossiers internationaux. Les discussions ont lieu à Istanbul, sans participation européenne, et ne serait-il pas beaucoup plus crédible que de telles négociations soient organisées par un « petit » pays comme la Croatie ?

GGR : La Croatie est peut-être un petit pays, mais nous avons toujours démontré que la taille n’est pas déterminante pour l’influence. Il suffit de regarder nos équipes sportives : nous battons régulièrement des équipes beaucoup plus grandes. La même chose s’applique aussi ) la diplomatie. La Croatie est active, visible et respectée. Nous sommes fiers de pouvoir marquer des points chez les « grands ».

Nous sommes aussi le seul pays européen qui est membre des institutions occidentales, donc de l’UE, de l’OTAN, de l’Espace Schengen et de la Zone Euro, tout en ayant vécu récemment guerre, occupation, reconstruction et réconciliation paisible. Ceci rend notre voix unique et crédible dans les discussions globales et européennes.

La Croatie bénéficie aussi d’une excellente image dans le monde entier. Nous entretenons des relations étroites avec des pays dans le monde et nous avons la réputation d’être un partenaire juste et constructif – en particulier parmi les pays qui attachent de l’importance au dialogue et au respect. Nous ne portons pas de fardeau de l’époque coloniale, ce qui nous aide à établir de la confiance avec les pays du « Sud global ». Un exemple en était la visite du premier ministre indien Modi à Zagreb au début du mois.

Vous venez de terminer une série de visites dans vos pays voisins qui sont la Serbie, l’Albanie et le Monténégro, en donnant un exemple comment porter l’idée européenne dans des pays où la situation politique est instable. Quelles étaient les réactions dans les pays que vous avez visités ?

GGR: En Serbie, j’ai rencontré des représentants du gouvernement et visité la communauté croate. Nous avons discuté des droits des minorités, j’ai souligné le soutien croate pour le dialogue et la coopération et nous avons également évoqué des questions non résolues, comme celle des personnes disparues depuis la guerre.

Au Monténégro, j’étais fier d’assister à la signature d’un accord qui rend le centre culturel Josip Marković à la minorité croate. Ceci est un geste fort de respect et de bonnes relations de voisinage et aide le Monténégro de progresser sur la voie vers l’adhésion à l’UE.

En Albanie, j’ai participé au sommet du Processus de Coopération européen des pays du Sud-Est de l’Europe. Nous y avons confirmé notre soutien partagé de la paix, du dialogue et de la coopération régionale dans les domaines de la sécurité et de l’économie.

Lors de ces visites, j’ai expérimenté un vrai intérêt pour le processus d’adhésion à l’UE. Les citoyens de ces pays souhaitent le progrès et des réformes et la Croatie se tient prête pour aider. Notre propre expérience montre que ce chemin peut être emprunté, mais il faut satisfaire les critères et partager nos valeurs européennes. Donc, de faire comme la Croatie l’a fait et nous attendons la même attitude de la part des autres candidats à l’adhésion.

En ce qui concerne la Bosnie-Herzégovine, la Croatie soutient clairement la stabilité et l’avenir européen du pays. Nous nous engageons pour les lêmes droits pour les membres des trois nations qui vivent dans ce pays et en particulier, les droits des Croates, qui font partie des fondateurs de ce pays. Ici, le Conseil d’Europe peut aider, en soutenant les principes de la séparation des pouvoirs inscrite dans l’Accord de Paix de Daytona et pour lequel la Croatie se porte garant.

Nous avions mené notre dernier entretien il y a quatre ans. A cette occasion, nous avions évoqué le rôle très positif et visible que joue la délégation croate auprès du Conseil d’Europe. Quel est l’impact de cet engagement croate pour l’Europe dans votre pays? Est-ce que la population est consciente du rôle positif de la Croatie dans les institutions européennes ?

GGR: Depuis notre adhésion au Conseil d’Europe en 1996, la Croatie s’est toujours activement impliquée dans les travaux. Nos experts ont participé à de nombreuses actions et ont ainsi contribué à ce que le Conseil puisse réaliser ses objectifs. Grâce au dialogue permanent avec le Conseil, nous avons pu initier de nombreuses réformes sensées ans les domaines des Droits de l’Homme, de la Démocratie et de l’État de Droit. Ces réformes ont eu un vrai impact positif sur la vie de nos citoyens.

La Croatie assume pleinement sa responsabilité au sein du Conseil d’Europe. Notre approche claire et fiable cadre parfaitement avec nos valeurs européennes, y compris le respect et la défense de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et le respect des jugements de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

La délégation croate au Conseil d’Europe attache une grande importance aux échanges culturelles, ce qui correspond aux principes des « pères fondateurs » tels que Robert Schuman. A notre époque difficile, la culture est un sujet très important – est-ce que la Croatie continuera à afficher cette attitude positive et constructive à Strasbourg ?

GGR: Malheureusement, nous nous trouvons face à de sérieuses menaces pour la sécurité globale. Je pense que la seule voie envisageable pour l’Europe, c’est de rester unis. Cette unité était l’un des objectifs principaux lors de la création du Conseil d’Europe en 1949. A mon avis, le Conseil d’Europe a aidé nos pays lors de la préparation pour les défis majeurs qui nous attendent. La culture joue un rôle-clé pour permettre aux pays de mieux se comprendre.

Lorsque nous défendons des positions différentes ou même contradictoires, la seule solution est de revenir à la table des négociations et de parler. Ce faisant, nous devons toujours miser sur des discussions honnêtes et constructives, qui nous permettent de trouver des solutions paisibles et basées sur le compromis. Et ceci nécessite le respect mutuel. Nous devons également respecter nos valeurs communes et nos engagements internationaux – non pas par des paroles, mais par nos actions. Si nous ne faisons pas ça sérieusement, nous risquons notre unité – ce ceci constituerait une menace directe pour la paix et la sécurité en Europe.

Monsieur le Ministre Radman, merci beaucoup pour votre temps et cet entretien !

Cette interview a déjà été publiée dans sa version anglaise et allemande.

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