La fabrique des abrutis – Ces odieux défécateurs…
Défendant toutes sortes de libertés pour eux-mêmes, se prétendant gardiens d’une supposée vérité, les radicalisés de tous poils se sentent légitimes pour sans vergogne, déféquer dans les bottes de ceux qui ne pensent pas comme eux.
Des bottes vides, quelle tentation pour des militants radicalisés ! Foto: Aloysiustwz / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int
(Jean-Marc Claus) – Ceux qu’Umberto Eco qualifiait d’imbéciles ne parlant avant qu’au bar et que l’on faisait taire tout de suite, mais qui grâce au réseaux sociaux, ont désormais le même droit de parole qu’un Prix Nobel, deviennent de plus en plus insupportables. Or donc, au nombre de cette espèce en voie d’expansion exponentielle, figurent en bonne place les ayatollahs de doxas de tous ordres.
Le problème n’est pas tant leurs convictions en elles-mêmes, malgré le caractère très discutable de certaines, que cette propension à non seulement chercher à convaincre ceux qui ne les partagent pas encore, mais aussi cette détestable attitude consistant à vouloir vaincre ceux qui pensent autrement. Ceux qui pensent autrement, et plus spécifiquement ceux qui font l’effort de penser par eux-mêmes. Un exercice impossible pour les ayatollahs des doxas théologiques, philosophiques, politiques, économiques, écologiques et autres -iques.
« On vit une époque formidable ! », raillait l’autodidacte Reiser, que le crabe a terrassé au début de la quarantaine, peu après la confirmation du tournant de la rigueur imposé au sphinx de Latche par le Kapital. Que dirait quatre décennies plus tard le dessinateur des gens ordinaires ? La matière ne lui manquerait assurément pas, mais ne serait-il pas d’autant plus désespéré ?
Alors qu’ils défendent toutes sortes de libertés pour eux-mêmes, se prétendant gardiens d’une supposée vérité, les ayatollahs dont regorgent tous les courants théologiques, philosophiques, politiques, économiques, écologiques et autres -iques, se sentent légitimes pour sans vergogne déféquer dans les bottes de leurs voisins, connaissances, amis et parfois même même de membres de leurs familles, au seul motif qu’ils ne pensent pas comme eux. Homo hominem lupus est, dit-on, mais même les loups ne font pas cela.
Dans une société oscillant dangereusement entre le je-m’en-foutisme et la radicalisation, les radicalisés restent les pires ennemis de tous les autres. Même si, se prétendant dépositaires exclusifs de la seule vérité vraie, il leur arrive souvent de se combattre dans d’absurdes querelles de chapelles, cela ne suffit malheureusement pas à provoquer leurs anéantissement réciproque.
Bien au contraire, car par effet de sélection darwiniste de la crétinerie, les plus forts non seulement survivent, mais en plus, atteignent un niveau d’expertise hallucinant. L’existence de ces abrutis dans l’ensemble de l’arc politique n’est plus à démontrer, mais l’imbécillité crasse de ceux qui à gauche se réclament de José Martí, est particulièrement affligeante.
Affirmant avec force en 1894 « El primer deber de un hombre es pensar por sí mismo » (Le premier devoir d’un homme est de penser par lui-même), en fin connaisseur de l’âme humaine, le révolutionnaire cubain ne serait peut-être qu’à moitié surpris de constater aujourd’hui comment le discours et les pratiques d’organisations politiques correspondent en de nombreux points au modèle orwelien 1984. Beati pauperes spiritu, la pauvreté en esprit se conjuguant trop souvent en l’espèce, avec la dureté de coeur…
Le militantisme conduit-il au renoncement à penser par soi-même ? Vaste sujet dont le développement nécessiterait bien plus que les académiques quatre heures de l’épreuve de philosophie du baccalauréat. Renoncer à penser certes non, car le militantisme procède d’une prise de position pour laquelle un minimum de réflexion s’avère nécessaire, ne serait-ce que pour s’engager. Penser par soi-même relève par contre d’un autre exercice, y compris dans l’engagement militant.
Il en va de même pour tout autre engagement, dans lequel existe forcément une part de subjectivité, mais la facilité du suivisme et la tentation de céder à la paresse intellectuelle, fabriquent au mieux de dociles moutons, au pire de redoutables prédateurs. Or, quand ces prédateurs peuvent agir en toute tranquillité depuis leurs objets connectés, leur capacité de nuisance est infiniment plus grande que dans un rapport direct en 3D de personne à personne.
Kommentar hinterlassen