Le Mont-Blanc perd une partie de son patrimoine
À 3 817 mètres, l'ancien refuge du Goûter, fermé depuis 2013, est en train d'être entièrement démonté pour renaître dans la vallée. Une opération hors norme, et une première mondiale en haute montagne.
Protéger le patrimoine alpin et la transmission de la mémoire de la montagne - voilà un projet remarquable ! Foto: Nicolas Sanchez / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 3.0
(Théo Bornier) – Sur la voie royale du mont Blanc, l’un des symboles de l’histoire de l’alpinisme est en train de disparaître du paysage. Depuis le 1er juin et jusqu’à fin juillet, une opération inédite se déroule sur l’Aiguille du Goûter, à quelques encablures du refuge actuel, ce vaisseau de métal construit en 2013. Son prédécesseur, édifié en 1962 avec le Club alpin français et fermé en 2013, est démonté pièce par pièce. Ce bâtiment a vu naître l’alpinisme moderne et abrité des générations de grimpeurs avant de céder sa place. Pour beaucoup de guides et d’habitués de la montagne, sa disparition suscite une vive émotion. C’est toute une période de l’histoire du massif qui s’efface avec lui.
L’objectif porté par la commune de Saint-Gervais-les-Bains et sa Compagnie des guides n’est toutefois pas d’effacer cette mémoire, mais de lui offrir une seconde vie. Le site de haute montagne doit être rendu à la nature, tandis que le refuge historique sera reconstruit plus bas, dans la vallée. Le chantier, confié à l’agence Flavien Bauland Architecte, est hors norme à tous points de vue. Perchés à 3 817 mètres d’altitude, six ouvriers habitués à l’environnement montagnard démontent et répertorient méthodiquement chaque élément du bâtiment : panneaux d’acier, charpente et plancher en bois.
Pour mener à bien ce travail titanesque, une pelle araignée a été montée en pièces détachées avant d’être ré-assemblée directement sur place. L’ensemble des matériaux est ensuite descendu au fur et à mesure par héliportage jusqu’au col de Voza, avant d’être pris en charge par des camions jusqu’en vallée. Au total, ce sont environ 140 rotations d’hélicoptère qui seront nécessaires pour évacuer les 70 tonnes de matériaux que représente l’ancien refuge. Sur place, les travailleurs sont hébergés dans le refuge actuel et accompagnés par un guide de haute montagne pour se déplacer en sécurité jusqu’au chantier, encordés et équipés comme pour toute course en altitude.
Si le trajet ne représente que quelques centaines de mètres, l’altitude et la fatigue qu’elle engendre, ainsi que les orages fréquents en fin de journée, imposent une vigilance constante.
D’ici la fin du mois de juillet, le site sera intégralement nettoyé et l’ensemble des matériaux triés dans un atelier, avant une reconstruction prévue en septembre au cœur du parc thermal du Fayet, à Saint-Gervais. L’ancien refuge sera alors rebâti à l’identique, avec les mêmes matériaux, sur une pente reproduisant celle qu’il occupait en altitude. Son usage futur n’est en revanche pas encore arrêté.
Au-delà de la prouesse technique, ce chantier questionne aussi le rapport que la montagne entretient avec son propre patrimoine. Rares sont les bâtiments d’altitude, aussi chargés d’histoire, à bénéficier d’un tel traitement plutôt que d’une simple démolition sur place ou d’un abandon. En choisissant de préserver chaque poutre et chaque plaque de métal pour les ré-assembler plus bas, la commune de Saint-Gervais-les-Bains et la Compagnie des guides affirment une conception patrimoniale de la montagne, où la mémoire des lieux mérite d’être conservée au même titre que les paysages qui l’entourent.
Ce chantier hors norme illustre ainsi une volonté nouvelle de concilier préservation de la haute montagne et transmission de la mémoire alpine. En redescendant dans la vallée, l’ancien refuge du Goûter ne s’efface pas. Il change simplement d’altitude, pour continuer à raconter, autrement, l’histoire de l’alpinisme moderne.
Kommentar hinterlassen