Les exclus du soin – Loin des yeux, loin du soin ? (3/4)
Près de trois cent professionnels du champ sanitaire et social se sont retrouvés sur le site de Brumath de l’EPSAN, pour deux jours d’échanges et de réflexion. - Retour sur la troisième demi-journée - 7 novembre 2025.
Stéphane Moriconi – Ingrid Ullmann - Docteur Chloé Bougerol lors du colloque. Foto: JM Claus / CC-BY 2.0
(Jean-Marc Claus) – Eu égard au très haut niveau des interventions de la première journée de colloque, faire l’ouverture de la seconde, constituait un sérieux défi, que Stéphane Moriconi releva en toute sérénité. Infirmier en Pratique Avancée, adjoint à la Direction des Soins de l’Établissement Public de Santé Mentale de Saône-et-Loire, il développa le thème de la posture soignante face aux invisibilités, notamment sociales, institutionnelles et relationnelles. Appelant à la rescousse des philosophes, dont Georges Canguilhem et Emmanuel Lévinas, mais aussi la théoricienne des soins infirmiers Hildegard Peplau, il n’eut de cesse de revenir encore et toujours au quotidien de ces « patients souffrant de troubles mentaux, mais n’étant pas fous pour autant ». Un quotidien qu’il partage, en s’extrayant régulièrement de son bureau, pour aller vers ceux qu’il faut « rencontrer au-delà de leurs troubles ».
« Le soin, pas toujours visible mais toujours présent, c’est d’abord l’évidence, le simple, l’informel », a-t-il avancé, précisant qu’il faut « être là où le patient veut que l’on soit ». Illustrant son propos par de nombreux exemples du quotidien institutionnel, il mit l’accent sur la nécessaire « reconnaissance de la capacité d’agir du patient ». Charge à l’équipe soignante de comprendre que tout projet de soin doit s’intégrer dans un projet de vie. Ainsi est-il nécessaire d’avoir de l’ambition avec et pour ceux que l’on soigne. De son passage au Canada, il partagea l’exemple de Luc Vignault, schizophrène voulant devenir député, que l’équipe soignante ne contra pas, mais accompagna dans un projet de vie, qui le conduit à aujourd’hui conseiller les députés ! Une intervention qui, avec beaucoup d’humour et de tendresse, remit tout de suite l’auditoire dans le (grand) bain.
Dans un autre genre, le Docteur Chloé Bougerol, officiant au Centre Hospitalier Universitaire de Saint-Étienne, marqua également les esprits. Médecin somaticien exerçant dans un pôle de psychiatrie, elle mit dès ses premiers mots les pieds dans le plat, en rappelant que les patients atteints de troubles psychiatriques ont une espérance de vie réduite de dix à vingt ans. Non parce qu’ils auraient tous une fâcheuse tendance au suicide, mais d’abord et surtout car ils sont médicalement moins bien suivis, ou pire encore, pas (assez) pris au sérieux lorsqu’ils présentent des symptômes somatiques. Ne se limitant pas au constat que le surdiagnostic des troubles mentaux empêche trop souvent de diagnostiquer correctement les pathologies somatiques, le Docteur Bougerol s’efforça d’abattre des idées reçues aux conséquences mortifères.
Se référant à plusieurs situations cliniques bien réelles et très récentes, elle démontra comment l’attribution à la seule sphère psychique, de ressentis exprimés par les patients, fait passer à côté de diagnostics tels que cancers ou neuropathies. Elle pointa aussi le manque de dialogue et de coordination entre médecine générale, spécialités somatiques et psychiatrie, pouvant s’avérer préjudiciable pour le patient. « Les problèmes de santé sont tous liés et s’influencent les uns les autres », souligna-t-elle, plaidant pour la création de doubles spécialités comme par exemple pédiatrie – pédopsychiatrie. Ce qui n’existe pas en France, mais le développement de la médecine générale dans les hôpitaux psychiatriques, est un commencement de réponse. Il faut maintenant que se multiplient les médecins, faisant montre de la même énergie que Docteur Bougerol, pour que les malades souffrant de troubles psychiques, ne soient plus des oubliés du soin somatique.
Pour clôturer la matinée, revenant encore et toujours au réel, l’intervention de Christine Zinger et Martin Dubus, respectivement cadre de santé et soignant travaillant dans une structure appelée « Lit Halte Soins Santé (LHSS) », démontra combien pour des personnes marginalisées, un temps de répit peut être salvateur. Évidemment, les prises en soins par nature non-pérennes (deux mois renouvelables), n’allant pas au-delà du traitement de problèmes somatiques précis, c’est parfois très dur pour l’équipe de laisser les patients repartir dans la nature. Mais quelle satisfaction tout de même, d’avoir contribué à leur sauver la vie. Contribuer à leur sauver la vie et non leur avoir sauvé la vie, car même et surtout rendue au plus profond de la misère, la personne demeure un être pensant et désirant.
Mais se réapproprier le quotidien n’est jamais simple, et la tendance des soignants à se montrer directifs peut très vite s’avérer contre-productive. D’où, comme l’a dit Martin Dubus, la nécessité de « mettre l’autre sur un pied d’égalité avec soi-même ». Pas de jugement, mais une pratique de l’accueil inconditionnel. Une démarche en vis-à-vis et pas de « daronisation ». Ce néologisme est encore plus juste que le terme infantilisation, car il parle de ce que peut peut ressentir la personne, plus que de ce que voudraient en toute bonne conscience, lui imposer les soignants. Les précaires n’ont pas besoin de « darons », c’est-à-dire de soignants paternalistes qui savent tout mieux qu’eux, mais de frères et sœurs en humanité, assez humbles pour les écouter avant de se mettre à parler, et aussi de se taire quand c’est nécessaire.
De grand(e)s expert(e)s ont participé au colloque à l’EPSAN Brumath. Foto: JM Claus / CC-BY 2.0
La suite et fin paraîtra après-demain…
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