L’IA en campagne

Quand 15% des Français jugent acceptable qu’une IA les aide à décider pour qui voter en 2027, chiffre atteignant 26% chez les 15 - 34 ans, il y a tout lieu de s’inquiéter.

Lorsque l’homme inventa l’Intelligence Artificielle, il se prit pour un dieu... Foto: U.S. Air Force / Wikimedia Commons / PD U.S. Air Force

(Jean-Marc Claus) – L’emploi de l’Intelligence Artificielle est largement entré dans les pratiques, lors des campagnes de ces élections municipales. Que cela soit du fait des candidats eux-mêmes, de leurs soutiens ou de quelques autres officines d’influence, personne n’échappe aux multiples impacts des grenades numériques à fragmentation lancées ça et là. Alors, plutôt que de pleurer misère, tout en se laissant déchiqueter le cerveau, soignons notre blindage culturel, et travaillons nos défenses intellectuelles.

A l’heure où, selon une étude menée en 2025 par l’institut Viavoice, 15% des Français jugent acceptable qu’une IA les aide à décider pour qui voter en 2027, chiffre atteignant 26% chez les 15 – 34 ans, il est urgent de revenir aux fondamentaux. A savoir, que si l’Intelligence Artificielle découle bien de l’intelligence humaine, elle n’en est pas sa version augmentée exempte de tout défaut, mais aussi que nos ancêtres n’ont pas pris la Bastille, pour que nous nous enfermions volontairement dans des prisons numériques.

Beaucoup de supports de communication créés par IA, diffusés sur le web et notamment les réseaux sociaux, ne sont pas sans rappeler les illustrations des publications des Témoins de Jéhovah. En clair, des images sans âme, sans signature graphique humaine, trop prétendument parfaites pour être sincèrement vraies. Si Saint-Exupéry avait demandé à une Intelligence Artificielle de lui dessiner un mouton, il n’aurait assurément jamais écrit « Le Petit Prince ».

Autant cet outil peut-il s’avérer utile, de la gestion du quotidien à la prospective, autant ne doit-il pas devenir une solution de facilité occultant toute réflexion personnelle, et un instrument de propagande à bas coût mais haut potentiel de nuisance. Nous ne faisons pas toujours des choix rationnels dans la vie. Certaines grandes découvertes sont le fait d’heureux hasards ou d’incroyables erreurs. Il arrive que des histoires qui commencent mal, finissent bien après moult péripéties.

Nous en sommes au stade où pour beaucoup trop de nos concitoyens, l’Intelligence Artificielle perd son qualificatif pourtant explicite, au profit d’une quasi divinisation de sa nature. Soit encore mieux qu’à l’époque de la réclame, ancêtre de la publicité, quand il suffisait d’apposer sur un produit « Vu à la Télévision », pour que les consommateurs l’achètent les yeux fermés. Pourtant, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que derrière ces outils, il y a des entreprises et donc des intérêts. Alors pour ce qui est de la neutralité de l’outil, il faudra repasser !

L’hyperconnexion numérique conduit à la déconnexion du réel et à l’inadaptation aux relations humaines. « Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », disait Montaigne. Il faut discuter et réfléchir ensemble, pour progresser tant collectivement qu’individuellement. Au temps des cathédrales, les tailleurs de pierres apposaient sur les pièces qu’ils avaient créées, leurs signatures qu’on appelait marques de tâcherons. Ceci afin d’être payés, mais aussi parce qu’ils assumaient ainsi la responsabilité, de leurs apports personnels à une grande œuvre collective.

Le rapport de Viavoice parle à très juste titre, « d’électeur orienté » et de « souveraineté de choix sous pression ». Au XVIe siècle, dans un fameux texte de philosophie politique, La Boétie questionnait ses contemporains sur la servitude volontaire. En ce temps-là, l’intelligence était encore naturelle, et certaines tyrannies actuelles sont comparables à celles de l’époque. « C’est la ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets, car leur bêtise est garante du pouvoir personnel », écrivait-il. Or, au XXIe siècle, un usage de l’IA tous azimuts, contribue très efficacement à l’abêtissement des masses.

Quand penser à la fois par soi-même et contre soi-même, s’affranchit du verbe penser, l’individu sombre dans le néant du nombrilisme. Il devient alors manipulable à souhait, tout en se croyant libre (penseur). Alors, à la veille d’élections, cette année municipales, et à l’horizon des présidentielles et législatives de l’an prochain, ne serait-il pas plus sain, de prendre le risque de l’erreur en nous appuyant nos propres ressources intellectuelles, plutôt que se nous laisser cornaquer par un Big Data Big Brother ?

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