Pair-aidance en psychiatrie – l’interview d’Anne-Lyse Delvaux
Quand une psychiatre hospitalière interviewe une travailleuse paire en psychiatrie…
Travailleuse paire en psychiatrie. Récits et réflexions sur l’accompagnement. Foto: Joseph B / CC-BY 2.0
(Geneviève Hénault) – Anne-Lyse Delvaux a publié en octobre son premier ouvrage « Travailleuse paire en psychiatrie ». C’est à partir de textes en partie publiés dans un premier temps sur les réseaux sociaux -qui ont rapidement rencontré un public fidèle constitué de soignant·es en psychiatrie ainsi que de personnes concernées par les troubles psychiques- qu’elle a construit ce livre.
Bonjour Anne-Lyse, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Anne-Lyse Delvaux : Bonjour Geneviève. Je suis beaucoup de choses à la fois et ne me réduis pas à mes symptômes, c’est important de le dire. Par exemple, je peux dire que je suis une femme de quarante neuf ans, maman d’un jeune adulte sensationnel et d’un chat roux merveilleux (c’est très important pour moi de mentionner mon chat), je suis ambidextre, châtain clair, et je suis concernée par un psychotraumatisme complexe et des troubles schizoaffectifs pour lesquels je suis rétablie en grande partie. J’ai été professeur des écoles, emploi jeune en bibliothèque, dessinatrice obsessionnelle durant dix ans, et depuis deux ans, j’occupe le poste de médiatrice de santé paire au sein du dispositif HOME, porté par l’hôpital Gérard Marchant de Toulouse. Mais je préfère dire travailleuse paire.
Pourquoi choisir « travailleuse paire » et non « pair-aidante » ou encore « médiatrice de santé paire » ?
ALD : J’en parle dans mon livre, en dernière partie. Il y a une quantité non négligeable de termes pour définir notre métier émergeant. Il y a donc médiateur de santé pair, pair aidant en santé mentale, patient partenaire, patient expert en psychiatrie. Tous déterminent un nouveau poste au sein des équipes pluridisciplinaires qui les accueillent. Malgré cette multitude de termes, nous sommes tous d’anciens patients de psychiatrie, rétablis, et qui apportons un regard complémentaire à celui des autres professionnels (infirmiers, psychiatres, éducateurs, ergothérapeutes par exemple) dans nos pratiques d’accompagnement, en puisant dans ce qu’on appelle « savoir expérientiel » (de la maladie, des traitements, de l’institution psychiatrique). Nous faisons parfois l’interface entre les soignants et les patients, et nous proposons une approche qui se veut plus horizontale avec les patients, nos pairs. Pour moi, travailleuse paire en psychiatrie revêt une dimension sociale. Cette expression renvoie en quelque sorte à la notion de lutte des classes. En effet, dans la pyramide très hiérarchisée du soin, nous nous situons à la base, à égalité avec les patients qui subissent encore de nos jours la verticalité institutionnelle.
Comment votre représentation des psychiatres, des soignant·es a-t-elle évoluée, depuis que vous travaillez en équipe pluridisciplinaire psychiatrique ?
ALD : Les nombreuses hospitalisations que j’ai vécues en près de trente ans ont parfois participé à me retraumatiser. En effet, l’expérience de la chambre d’isolement, de la contention par deux fois et d’autres expériences éprouvantes m’ont à certains moments amenée à me méfier des psychiatres et des soignants en général. Par le fait aussi que souvent, en tous cas au début de ma prise en charge, les psychiatres se montraient souvent très inaccessibles et particulièrement dominateurs. Ma vie dépendait de leur bon vouloir (permissions de sortie, hausse ou baisse du traitement, introduction ou non de certaines molécules) et parfois, ils ont agi avec moi de manière arbitraire. A partir de 2013, j’ai changé de regard grâce à des soins plus humains et la considération de mon psychotraumatisme par les soignants pour traiter mes troubles psychotiques, ce qui m’a sauvé la vie.
Depuis deux ans et demi que je travaille à Home, je collabore avec deux psychiatres merveilleux, Julien et Emilie. Le fait qu’ils soient orientés Rétablissement et leur attitude égalitaire avec moi dans le cadre de nos accompagnements communs a sans doute permis que je sois beaucoup plus détendue avec leur profession. Je ne perds pas de vue cependant que leur posture au sein de l’institution à l’égard des patients est encore rare. Enfin, les autres soignants de mon équipe ( IDE, psychologue, ergothérapeute) sont pour moi des amis et des collègues à la fois. C’est pour moi facteur d’épanouissement et d’apaisement.
Vous dessinez aussi beaucoup, ou plutôt dessiniez car c’est une activité que vous avez mis en suspens actuellement. Quel lien faites-vous entre ces deux façons de vous exprimer ?
ALD : En effet, j’ai dessiné de manière compulsive pendant environ dix ans, à raison de douze heures par jour en moyenne, rognant souvent sur mes heures de sommeil. Le dessin a d’abord été pour moi la manière d’expulser mes traumatismes réactivés en 2010 suite à la venue au monde de mon enfant en 2006, et de ma seconde bouffée délirante aiguë (BDA) qui a vu s’installer un Trouble Anxieux Généralisé (TAG). Depuis deux-trois ans, je ne dessine plus car je ne ressens plus ce besoin de purge des traumas comme avant. On peut cependant comparer la pratique du dessin à celle de l’écriture dans le sens que je cherche souvent à transmettre un ressenti, un vécu, à travers ces deux pratiques. Je publiais mes dessins sur les réseaux sociaux (Facebook) de manière à partager avec mes contacts mes émotions du moment, tout en essayant de produire des images percutantes et esthétiques.
J’écris depuis que je suis enfant, mais j’écris sur Linkedin depuis presque un an maintenant. C’est à partir de ces publications pluriquotidiennes que j’ai « fabriqué » ce livre, Travailleuse Paire en psychiatrie. Avant de penser à un livre, sur Linkedin, l’écriture me permettait de diffuser la philosophie du rétablissement, l’espoir qu’on peut toujours s’en sortir, et une certaine philosophie de la transmission, qui est essentielle chez moi et dans ma pratique professionnelle.
Les deux démarches, celle de dessiner et celle d’écrire, sont donc finalement assez éloignées. Je pourrais dire que dessiner me permettait d’exprimer l’intensité de mes troubles, et drainer l’angoisse, tandis que l’écriture, en tous cas aujourd’hui, me place du point de vue, sinon de soignante, du moins de celle qui prend soin de, de manière beaucoup plus apaisée.
Y a-t-il une dimension thérapeutique dans l’écriture, le dessin ? Encouragez-vous certain·es des pair·es accompagné·es à se saisir de ces « outils » afin de faire médiation entre leurs vécus et le monde qui les entoure ?
ALD : Indubitablement, oui. Comme je l’ai dit plus haut dans cette interview, dessiner pour moi, c’était poser un drain sur mes angoisses pour évacuer le pus, ou le surplus qui m’empêchait d’avancer. Et l’écriture me permet encore aujourd’hui d’apaiser un peu le bouillonnement intérieur produit encore par mes fluctuations d’humeur, liées à mes troubles schizoaffectifs. Le fait de partager les dessins autrefois sur Facebook, les textes aujourd’hui sur Linkedin fait partie intégrale du processus plus ou moins thérapeutique de la production « artistique » avec de gros guillemets. C’est dans l’interaction que je pouvais finir d’apaiser mes angoisses hier et mettre de l’ordre dans mes pensées aujourd’hui.
J’encourage toujours mes pairs accompagnés à écrire ou dessiner lorsqu’ils m’en parlent, car je sais à quel point cela est efficace face à l’angoisse, sans pour autant mettre en place d’ateliers de production artistique à Home. Je leur dis souvent qu’il n’y a pas besoin d’avoir une formation en art pour produire quelque chose de fort et de beau, ou d’avoir fait des études de lettres pour se lancer dans l’écriture. L’art sous toutes ses formes a la vertu de permettre des décharges extrêmement salvatrices.
Actuellement, j’accompagne un monsieur que je nommerai François, qui ne sait ni lire ni écrire, mais qui a un besoin intense de dire et de transmettre. Chaque semaine, le jeudi matin, je lui propose de me dicter un texte, que je mets en forme sur Word. Le but est de produire un recueil qu’il pourra partager. Au-delà du fait que cette activité le valorise énormément, les séances lui permettent d’ouvrir une fenêtre sur l’apaisement.
Enfin, quels premiers retours avez-vous de la publication de ce livre ? Que vos collègues vous ont-ils témoigné de ce qu’ils ont pensé ou éprouvé de la lecture de votre ouvrage ? Et les pairs-aidants, les patients ?
ALD : J’ai eu beaucoup de retours pétris d’émotions. Une jeune collègue IDE m’a même dit que sa sœur avait pleuré en me lisant. Le fait de me dire que je peux transmettre des émotions à mes lecteurs est quelque chose de très important pour moi. Cela me touche bien sûr toujours au plus haut point. Je suis une personne très pudique et lorsque je reçois des anecdotes sur ces ressentis de lecture, je ne pose pas de questions, et je me contente d’accueillir.
Depuis peu sur Linkedin je reçois aussi des messages ou des commentaires sur le fond, qui sont aussi extrêmement beaux et enrichissants, et qui m’encouragent à poursuivre l’écriture.
Pour en revenir à mes collègues, nous partageons tous la même pudeur, avec l’humour qui nous permet de nous dire des choses profondes et intimes l’air de rien et dans un grand éclat de rire. Beaucoup ont demandé à m’acheter un exemplaire, et cela m’a touchée, mais j’ai eu encore peu de retours. Un collègue éducateur spécialisé m’a demandé s’il pouvait mettre en chanson certains textes, car il est chanteur dans un groupe punk, et bien sûr j’ai dit oui !
Lire aussi la critique de Geneviève Hénault sur le site de la revue Santé Mentale !
Travailleuse paire en psychiatrie.
Récits et réflexions sur l’accompagnement.
Par Anne-Lyse Delvaux, 1ere édition
Séli Arslan, octobre 2025, 23,50 euros.
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