Quand l’inceste sidère l’institution soignante – entretien avec Fleur Caix
Fleur Caix est pédopsychiatre et autrice d’un premier livre paru en novembre 2025. Elle y raconte sa rencontre en institution de soins avec une jeune fille, Alice.
Fleur Caix, pédopsychiatre et autrice de « Et toi, tu fais ça à ta fille ? » Foto: F. Caix / CC-BY 2.0
(Geneviève Hénault) – Dans cette interview, Fleur Caix revient sur ses grandes difficultés à faire face, de sa place de jeune professionnelle, aux bruyantes manifestations de détresse de cette adolescente de 13 ans violentée et abusée par ses parents.
Bonjour Fleur, vous êtes pédopsychiatre, pouvez-vous en quelques mots nous présenter le cadre de votre pratique aujourd’hui ?
Fleur Caix : Je travaille depuis 12 ans en institution de soin pour enfants et adolescents : en DITEP et en Hôpital de jour pédopsychiatrique. Je crois aux vertus du travail en équipe pluridisciplinaire et en l’outil de soin précieux que constitue la psychothérapie institutionnelle si chère à Jean Oury, à Pierre Delion et à bien d’autres qui la défendent. Je travaille dans une approche intégrative, c’est-à-dire que je considère que toutes les orientations théoriques sont intéressantes à connaître et complémentaires.
Vous avez écrit ce livre-témoignage « Et toi, tu fais ça à ta fille », édité en fin d’année dernière. Il m’a beaucoup touchée. On s’y laisse happer, dans un récit à trame circulaire au style haché, presque haletant. Dans quel état d’esprit avez-vous construit et mené ce travail d’écriture, des années après avoir rencontré Alice ?
FC : J’ai écrit le premier jet de ce texte d’une seule traite en 2021. Je l’ai écrit au départ pour me raconter, à moi-même d’abord, cette histoire, comme pour tenter peut-être de sortir de la sidération de cette rencontre qui m’a tant marquée. Pourquoi l’écrire 10 ans plus tard ? Je ne sais pas. Sûrement parce que j’accompagne de très nombreux enfants ou ados, garçons et filles, victimes de violences sexuelles intra- ou extra-familiales. Et à chaque fois, je pense à Alice…
Au milieu de votre livre, vous vous interrogez assez durement à propos de votre signalement au Juge. Ce passage vient mettre en exergue votre sentiment de culpabilité d’alors, que l’on croit sentir aussi vif sous votre main des années plus tard. Avez-vous résolu – au moins en partie – ces questionnements ? Avez-vous repéré des éléments de compréhension sur votre réserve d’alors à alerter, à demander le placement de la fratrie d’Alice ?
FC : Oui, je comprends mieux aujourd’hui. Je ne pouvais pas écrire clairement au juge des enfants car j’étais coincée dans ce déni, cet impensé, cette surdité. Je n’ai pas osé m’opposer à l’éducateur AEMO en lien direct avec le juge qui affirmait qu’il n’y avait « aucun danger » chez les parents d’Alice. L’éducateur AEMO nous répétait que son rôle était de soutenir la parentalité, sans rien entendre des violences dénoncées par Alice. C’est très fréquent : c’est dû aux mécanismes de déni, de sidération chez les professionnels de la pédopsychiatrie comme de la protection de l’enfance. La protection de l’enfance, la justice et la pédopsychiatrie sont en manque sévère de moyens. La formation des professionnels est indispensable certes, mais cela ne suffira jamais car on peut être très bien formés et confrontés tous les jours au défaut de protection d’enfants ou d’adolescents violentés qu’on a pourtant bien entendus !
Il se dégage de votre témoignage un sentiment de grande impuissance. Parleriez-vous de traumatisme vicariant, pour vous, pour l’équipe de soins qui accompagnait Alice ?
FC : Je pense que oui, c’est un « traumatisme vicariant » pour moi. Beaucoup de collègues m’ont renvoyé comme c’était difficile de se souvenir d’Alice, de ses cris, de ses passages à l’acte, de sa détresse abyssale. Elle avait « introjecté ses agresseurs à l’intérieur d’elle », comme souvent dans le psycho-traumatisme (cf. la post-face de Muriel Salmona). Elle présentait de fortes pulsions d’autodestruction qui nous faisaient nous sentir si impuissants…. On devrait mieux accompagner toutes les personnes qui prennent soin des personnes victimes de violences car il y a un réel risque de burn-out, d’« épuisement compassionnel ».
Votre écriture est sensible et ne se mêle pas tellement d’éléments théoriques, que l’on retrouve dans la postface du Dr Muriel Salmona. Pourquoi cette double partition à quatre mains ?
FC : En effet, je n’ai pas fait de liens théorico-cliniques dans mon écrit. Pourtant, j’ai un arrière fond théorique avec moi en permanence. Je m’appuie sur les travaux de nombreux pédopsychiatres d’orientation psychanalytique comme Pierre Delion, Bernard Golse,… Mais quand je mets en récit des situations, je décris ce que je perçois, ce que je ressens sans théoriser. La post-face très riche de Muriel Salmona apporte une dimension pédagogique, didactique au livre.
Quels sont les premiers retours : ceux des professionnel·les et non professionnel·les ? Et de vos collègues d’alors ?
FC : Je réalise en échangeant avec mes collègues qui ont connu Alice que même s’il y a des souvenirs communs, chacun a vécu « son » histoire avec Alice. J’ai raconté « mon » histoire avec Alice et 10 ans après, donc avec forcément des éléments reconstruits. On m’a renvoyé qu’il y a beaucoup de résonance dans l’histoire d’Alice. Ce livre a été publié dans l’espoir que ce récit puisse aider d’autres à entendre les enfants victimes de violences.
Votre témoignage est en huis-clos. Il y a Alice, qui crie, tape et pleure, vous alors jeune psychiatre à peine diplômée, quelques soignant·es et les murs de l’institution. C’est tout de même un tête-à-tête, un lien exclusif, dans lequel on s’attend à rencontrer d’autres patient·es. Vous avez choisi de ne faire apparaître Léa qu’en fin de récit…
FC : Beaucoup d’enfants dans l’institution étaient dans le même état qu’elle, de souffrance, de désorganisation, de passage à l’acte hétéro-agressifs… Ne pas parler d’eux reflète sûrement l’intensité du lien que je ressentais avec Alice. Je n’étais pas seule dans la réalité mais je me sentais seule à l’intérieur de moi car mes empêchements me tenaient loin de tous, d’elle et de mes collègues. Même au sein d’une institution, quand on est sidéré, on peut s’isoler comme emmuré dans ses impensés.
Pour terminer, vous êtes la fondatrice et présidente du collectif « Penser /Panser les soins psychiques de l’enfant et de l’adolescent »…
FC : Le collectif « Penser/penser les soins psychiques de l’enfant et de l’adolescent », créé en avril 2021, est constitué d’un groupe moteur de 20 personnes. Il relie 400 professionnels de tout métier, provenant des différents secteurs : Pédopsychiatrie, Éducation Nationale et Protection de l’Enfance. Ce collectif est relié au Printemps de la psychiatrie dont il soutient les actions. Les espoirs du Collectif Penser/Panser résident dans la certitude que quelque chose échappe et échappera toujours aux tutelles : c’est ce qui se passe dans la rencontre entre un enfant ou un adolescent et un soignant.
Et toi, tu fais ça à ta fille ?
Ouvrage de Fleur Caix
Champ Social Eds Du
110 pages, 15 €
ISBN 1034609467
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