Spécial Cannes (6) – « Caught by the Tides »
Esther Heboyan a vu pour vous « Caught by the Tides » (Feng Liu Yi Dai) de JIA Zhang-ke – quand la Chine s’est éveillée...
(Cannes, Esther Heboyan) – Le réalisateur chinois JIA Zhang-ke, lui aussi, à l’instar de Francis Ford Coppola, imagine l’épopée de son pays en se focalisant sur des groupes et quelques individus qui, eux, n’ont rien d’exceptionnel. Sur une vingtaine d’années (le récit débute en 2001 à Datong), la Chine se transforme, se modernise, pour le meilleur et pour le pire, tandis qu’un couple se sépare, se retrouve pour ne plus jamais s’unir, la femme refusant de suivre l’homme qui est revenu.
Là où Coppola cultive une dynamique narrative outrancière, brossant le portrait de l’Amérique à coups de séquences exubérantes, JIA Zhang-ke, dont le projet est tout aussi ambitieux et grandiose que celui de Coppola, choisit l’esthétique de la lenteur et de la contemplation. Cela ne rend pas son film ni plus limpide ni plus ordonné, car la construction du récit associe documentaire et fiction, intégrant non seulement des images de la Chine archivées par le cinéaste, mais aussi des séquences de son propre long-métrage Plaisirs inconnus (2002) où apparaît l’actrice principale Zhao Tao, pétulante de jeunesse.
Dans Caught by the Tides – titre anglais qu’on pourrait traduire par « Emportés par la marée » – l’héroïne Qiaoqiao (Zhao Tao dans sa vingtaine et en tant que femme d’âge mur) s’exprime en très peu de mots, ou bien ne dit rien du tout. Quelquefois ses mots arrivent hors champ. Qiaoqiao traverse les années, les villes, les fleuves, avec la même tristesse contenue. Néanmoins, jeune, elle chante, danse, vibre d’amour et de sanglots au départ de Bin (Zhubin Li), un promoteur de musique peu reluisant, qui, parti dans une autre province, va perdre le contrôle de sa vie.
Vingt ans plus tard, une certaine sérénité habite Qiaoqiao. Elle est capable de sourire à un robot de supermarché et de s’absorber dans la pratique de la course à pied en groupe. L’effet choral en contre-plongée de cette séquence semble procurer à la Chine la possibilité de courir vers d’autres promesses, peut-être pour exorciser des maux endémiques dont JIA Zhang-ke reste subtilement conscient.
JIA Zhang-ke nous offre son amour des gens et des paysages de la Chine. Des gens humbles apparaissent, puis disparaissent, comme si le scénario faisait un collage d’instants tant banals que mémorables. Le film s’ouvre par une longue séquence de femmes qui se mettent à chanter à tour de rôle : à chacune d’elles, la caméra accorde un statut primordial. Une autre séquence montre des hommes groupés sur des escaliers, qui attendent quelque chose ou n’attendent rien. Des paysages urbains et naturels se succèdent. Une botte en caoutchouc et une poupée parmi les ruines des habitats qu’on a rasés pour la construction du barrage des Trois-Gorges disent la vie déplacée, bafouée. Les vieux bateaux qui glissent sur le fleuve Yangzi Jiang dans la province de Hubei au centre du pays recèlent une poésie intacte, silencieuse.
Caught by the Tides recevra certainement un prix. Prix d’interprétation féminine pour Zhao Tao ? Prix du Jury ?

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