Stille Nacht…

Une voix dans la nuit que, contrairement aux habitudes de la maison, personne ne cherche à faire taire...

Il n’est pas forcément nécessaire d’aller dans un lieu de culte, pour entendre l’un des plus beaux chants de Noël. Foto: Eweht / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int

(Jean-Marc Claus) – Il ne fait pas encore jour, quand dans les rues de l’hôpital, en cette dernière semaine de l’Avent, Dany Dan marque de sa pointure 46, le manteau neigeux formé dans la nuit. Une couche épaisse et cotonneuse qui, absorbant la quasi totalité de ses Kickers montantes, amortit chacun de ses pas. A 5h45, Dany Dan, comme l’ont surnommé ses collègues de promo, se rend au pavillon portant le nom du très controversé Clovis Vincent, pour y démarrer la dernière semaine d’un stage en comptant quatre.

Dans quinze minutes, il devra être fin prêt à prendre son service, et donc n’a pas une seconde à perdre. Pourtant, alors qu’il gagnerait à presser le pas, quelque chose l’intrigue et le ralentit. Plus il s’approche du PCV, comme le surnomment les soignants qui y sont affectés, moins il comprend ce qui s’impose à lui. Au premier étage, du vasistas d’une fenêtre, la seule illuminée de la façade Ouest du Pavillon Clovis Vincent, s’échappe une voix de soprano particulièrement mélodieuse et puissante.

Une voix dans la nuit que, contrairement aux habitudes de la maison, personne ne cherche à faire taire. L’ordre institutionnel du début des années 1980, semble avoir capitulé devant le surgissement d’un cantique de Noël, un matin de décembre, à 5h45. Le « Stille Nacht, heilige Nacht », chanté pour la première fois en 1818 près de Salzburg, produit les mêmes effets que celui entonné en 1914 dans les tranchées sur le front d’Ypres : une trêve s’installe de facto, sans même l’accord du haut commandement.

Il faut dire qu’à 5h45, en plein hiver, le haut commandement dont dépend le PCV, dort encore profondément. En franchissant le seuil du pavillon, Dany Dan sait très bien qu’il n’y rencontrera que deux « grenadiers voltigeurs », terminant leur service de nuit et plus soucieux de l’état des routes que d’analyse clinique. Ainsi est-il interloqué lorsque, répondant à ses questions concernant ce chant de Noël matinal, ces derniers semblent s’excuser de ne pas avoir réussi à faire taire Léontine, où au moins à la mettre en sourdine. D’autant plus que pour un « Stille Nacht » plutôt adapté au contexte, le décalage horaire est particulièrement flagrant !

Léontine, cette même Léontine que Dany Dan avait quitté vendredi soir à 20h00, apathique et incurique, la voilà maintenant, au milieu de sa chambre et dos à sa fenêtre, chantant Noël en allemand, tirée à quatre épingles et remontée comme un lapin DuracellLe moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne chante pas comme une seringue. Seringue qui mettra bon ordre à tout ça, quand le haut commandement remettra dans la matinée le pied au PCV. Mais dans l’immédiat, les « grenadiers-voltigeurs » laissent faire, annonçant goguenards à un Dany Dan interloqué : « Virage maniaque ! ».

Dany Dan n’étant qu’à la fin du premier trimestre, de la première de ses trois années de formation, se demande si les vocables énoncés par les deux soignants, constituent un mot de passe ou une formule magique. C’est ainsi qu’un matin de décembre, peu avant 6 heures, il fait connaissance avec ce qu’on appelle alors la psychose maniaco-dépressive, ou plus simplement la PMD comme on la nomme au PCV. Dénomination à laquelle succédera la cyclothymie pour effacer du diagnostic le vilain mot de psychose, puis la bipolarité, histoire de ne pas stigmatiser celles et ceux qui en souffrent.

Ne pas stigmatiser celles et ceux qui en souffrent, à tel point qu’au 21ème siècle, tout le monde sera plus ou moins bipolaire. Certains l’étant même par snobisme, pour ne pas dire élitisme, histoire de se distinguer de la populace si banalement névrosée. Mais aucun ne chantera aussi authentiquement que Léontine car, Dany Dan ne peut l’imaginer un seul instant, une quarantaine d’années plus tard tous, patients et soignants confondus, seront alors scotchés sur leurs smartphones, et rêveront de participer à une stupide émission de télévision révélant leurs prétendus incroyables talents…

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Texte écrit le 24 décembre 2020, extrait de la série intitulée « Psyché & Déclic », testament professionnel publié sur LinkedIn, à raison d’un épisode par semaine du 18 juin 2020 au 1 octobre 2024, et se terminant par « J’ai aimé ce métier…. ».

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