Une grève de la faim, un demi-siècle après…

C’est une étrange mobilisation qui, aujourd’hui à Lisbonne, réunit des anciens militaires devant le Palácio Nacional de Belém.

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux... Foto: Torcado Mendosa / Wikimedia Commons / PD Portugal URAA

(Jean-Marc Claus) – Aujourd’hui, veille du cinquantième anniversaire de la Révolution des Œillets, prenant la suite d’anciens combattants qui avaient manifesté le 13 avril dernier à Porto, des vétérans démarrent une grève de la faim. Des anciens de la guerre coloniale (1961-1974) qui, selon António Silva, le porte-parole du mouvement « Pró-Dignidade ao Estatuto do Combatente Guerra Colonial », se mobilisent ainsi pour porter douze revendications au Gouvernement.

C’est devant le Palácio Nacional de Belém, résidence officielle du Président de la République, que cent douze vétérans se réunissent pour entamer une grève de la faim. Un mouvement similaire avait déjà eu lieu en août dernier au même endroit, faute de parvenir à un accord avec la Ministre de le Défense d’alors. Mais de quel accord s’agit-il, et Nuno Melo (CDS-PP) entendra t-il mieux qu’Helena Carreiras (SE) ?

Il est notamment question de l’attribution d’une pension de guerre décente pour eux-mêmes et leurs veuves, de l’accès prioritaire aux hôpitaux militaireset de la gratuité des transports publics sur le réseau national. Ces anciens militaires demandent aussi à ce que les combattants africains qui servirent à leurs côtés, bénéficient des mêmes avantages qu’eux. Les anciens combattants du Timor, colonie portugaise jusqu’en 1976, sont également concernés par cette mobilisation.

Comme nous l’avions évoqué dans un article consacré au psychiatre et écrivain António Lobo Antunes, les guerres coloniales sont particulièrement tragiques. La question des supplétifs guinéens, remise sur le tapis en septembre 2022 par le très ambigu mouvement « Nova Portugalidade », monte comment une relation objective avec l’histoire est toujours particulièrement difficile, d’un point de vue politique.

Autant les guerres coloniales ne sont pas justifiables, autant est-il absurde de sanctionner ceux qui les ont faites, et d’exonérer ceux qui les ont commandité. Les vétérans qui aujourd’hui manifestent et se mettent en grève de la faim, sont des septuagénaires et des octogénaires. Ils étaient donc des jeunes adultes, il y a un demi-siècle. Qu’en serait-il aujourd’hui, avec les moyens de communication dont nous disposons ?

La violence de la Guerre du Golfe (1993) fut non seulement euphémisée, mais aussi mise en scène ou esthétisée, comme le souligne Arnaud Mercier dans l’article qu’il lui a été consacré dans « Culture & Conflits ». La leçon de la Guerre du Vietnam (1955-1975), avait visiblement porté ses fruits quant à la maîtrise de l’information. Mais depuis, il a eu Wikileaks et les smartphones. Ce qui, n’existant pas au temps de la guerre coloniale portugaise, pourrait aujourd’hui autant servir que desservir cette mobilisation devant le Palácio Nacional de Belém

Comme pour celle de chaque pays du monde, l’histoire du Portugal ne manque pas de cadavres dissimulés dans les placards, et aujourd’hui, en pleine vague-submersion wokiste, traiter des conséquences humainesdes guerres coloniales s’avère particulièrement risqué, un manichéisme chassant l’autre. Pourtant, lorsqu’on relit le témoignage d’António Lobo Antunes, qui filtre à travers son œuvre romancée, il s’avère plus difficile de comprendre que de juger.

Plus difficile de comprendre, car cela relève du cas par cas, avec une nécessaire contextualisation. Plus facile de juger, car cette tendance naturelle de l’être humain à vouloir toujours se placer du bon côté du manche lorsqu’il juge son semblable, demeure particulièrement délétère.

Kommentar hinterlassen

E-Mail Adresse wird nicht veröffentlicht.

*



Copyright © Eurojournaliste