Violences, grèves et solitude des arbitres de football
Chaque week-end, des arbitres de football sont insultés, menacés ou frappés. L’un d’entre eux, agressé physiquement, a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat.
Joueurs et arbitres ne sont pas toujours du même avis. Mais la violence ne résoud rien et est à bannir de tous les terrains. Foto: Jon Candy from Cardiff, Wales / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 2.0
(Rémy Hufschmitt) – Il arbitrait depuis plus de vingt ans. Le football, il en connaît toutes les règles et les excès. Mais un dimanche d’avril, sur un terrain de Steinbourg dans le Bas-Rhin, c’est la violence qui a sifflé la fin du match. « J’ai expulsé un joueur parce qu’il a tenu des propos déplacés. À la fin, il m’a frappé à plusieurs reprises au visage. Je suis tombé, j’ai cru que j’allais y passer », explique-t-il en tremblant. Le verdict médical est sans appel : pommette fracturée, opération chirurgicale, et un arrêt de travail de plusieurs semaines. L’homme ne reprendra pas le sifflet tout de suite. « Ce n’est pas la première fois que je me fais insulter, mais là, c’était physique et brutal. Je me suis senti seul », indique-t-il. Le joueur mis en cause a été suspendu trente ans par la commission. Une procédure judiciaire est en cours. Mais pour l’arbitre, le traumatisme est bien plus profond.
Une violence banalisée – Ce témoignage vient s’ajouter à une longue liste d’agressions recensées sur les terrains amateurs. Selon les données 2023-2024 de la Fédération Française de Football (FFF), 637 agressions physiques ont été signalées à l’encontre d’arbitres, soit une hausse de 14% par rapport à la saison précédente. À cela s’ajoutent plus de 3 000 cas d’insultes, menaces ou intimidations. « On reçoit des signalements toutes les semaines », confirme Marc Heitz, qui travaille à la Ligue du Grand-Est. « Certains sont menacés de mort, d’autres agressés dans les vestiaires ou sur le parking. Parfois même certains arbitres ne veulent plus que leurs noms figurent sur le site par peur de se faire retrouver… », insiste-t-il.
Une vocation qui s’éteint – Face à cette insécurité, les vocations s’effritent. Un arbitre débutant sur trois abandonne dès sa première saison. L’âge moyen des arbitres augmente, les jeunes se découragent, et les ligues ont de plus en plus de mal à désigner des officiels pour toutes les rencontres. « Il y a des zones où les matchs sont souvent sans arbitre officiel, car plus personne ne veut y aller », confie un cadre technique du Disctrict d’Alsace. « Il arrive que des arbitres nous appellent la veille pour demander à être retirés de certaines désignations. Par peur », rajoute-t-il.
Des grèves comme ultime alerte – Face à ce climat de violence et à ce qu’ils perçoivent comme une inaction des instances, certains arbitres ont décidé de hausser le ton. Dans plusieurs districts en Moselle, en Loire-Atlantique et en Alsace, des mouvements de grève ont été organisés ces derniers mois. En avril dernier, des centaines d’arbitres du District de d’Alsace ont suspendu leur activité, entraînant le report des matchs le week-end du 4 au 6 avril 2025. Le message est clair : sans respect, sans protection, il n’y aura plus d’arbitres. « C’est triste d’en arriver là, mais c’est nécessaire », explique, dans un communiqué, un syndicaliste du Syndicat des Arbitres de Football Elite (SAFE). « On veut faire comprendre aux clubs, aux joueurs, aux parents que notre présence n’est pas automatique », finit-il.
Des réponses jugées insuffisantes – La FFF a lancé plusieurs campagnes de prévention, « Touche pas à mon arbitre », ou encore « Carton rouge à la violence ». Des cellules d’écoute ont été créées et les sanctions disciplinaires ont été renforcées. Mais dans les faits, les sanctions tardent parfois à être appliquées, et les arbitres se sentent encore trop seuls. « Il faut des peines exemplaires et une justice plus rapide », insiste l’arbitre agressé. « Ce n’est pas normal que je doive attendre des semaines pour voir si le joueur sera puni ou pas. »
Continuer malgré tout – Malgré les séquelles, physiques et morales, l’arbitre agressé ne veut pas abandonner. Pas encore. « Arbitrer, c’est aussi faire respecter des règles. Mais comment le faire quand on n’est même pas respecté en tant qu’être humain ? ». Il reprendra surement le sifflet. Mais il exige un changement de mentalité, urgent et collectif. « Arrêter l’arbitrage, c’est donner raison à ce genre de comportement et je ne veux pas faire ça », conclut-il.
Kommentar hinterlassen