Fariba Adelkhah – On ne naît pas hirondelle, on le devient. (2/3)

Témoignant de son quotidien durant sa longue privation de liberté, Fariba Adelkhah nous rapporte ici une nouvelle rencontre, riche d’enseignements.

Elle se rapproche de moi […], pour me parler. Foto: Adam Jones / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 2.0

(Fariba Adelkhah) – A peine arrivée, et une fois fait son lit, contre le mur d’en face, pas d’autre choix, nous sommes alors à un mètre l’une de l’autre. Elle se rapproche de moi et s’assoit, pour me parler prétendument en catimini. Je lui fais comprendre qu’elle transgresse les règles, et que la gardienne ne va pas tarder à venir l’en avertir. Elle me répond alors, de la façon la plus naturelle, mais en élevant la voix : « Quoi, je n’aurais pas le droit de te dire tout simplement bonjour ?! Qu’elle essaie de m’en empêcher ! » Elle s’installe pour de bon, et me narre avec force détails l’histoire de son arrestation : « Ils sont venus à cinq, dont une femme, deux devant la porte, trois à l’intérieur, pour me chercher chez ma sœur. Je dormais, et il était vers 6h du matin. Mes neveux se préparaient pour partir à l’école et au travail. Les pauvres, ils leur ont confisqué leur téléphone, à eux aussi ! ». Je lui demande s’ils avaient un mandat d’arrestation, et de confiscation des téléphones : « Oui, je crois, pour moi, mais pour les autres je n’ai pas vu. Je n’ai même pas demandé. Tu sais, cela se fait tellement vite. On n’y pense pas tant leur présence est lourde ». – « Tes neveux ont récupéré leur téléphone ? » – « Oui, mais au bout de 24h. Et les photos de ma nièce ont posé problème ! Elle est convoquée. Elle est nue sur certaines photos ! »

On l’accuse d’avoir tenu en public, des propos critiques à l’encontre de la République, et de mobiliser les gens pour s’insurger. Elle serait aussi coupable d’avoir participé à la fabrication de cocktails Molotov, devant le Parlement. – « Tu l’as fait pour de vrai » ? »« Oui, mais je n’étais pas seule, et puis nous ne sommes pas passés à l’acte. Ce jour-là personne n’est venu devant le Parlement. On a été dénoncés et les policiers étaient partout. Donc les gens s’étaient dispersés avant notre arrivée. Nous étions trois, et dès que nous sommes sortis du métro, nous avons compris le désastre, on a fait semblant d’être de simples passants, mais j’avais le sachet des munitions avec moi, des bouteilles, des tissus, mais pas encore l’essence. J’avais peur d’être interceptée par la police, et donc j’ai tout caché dans les buissons. Mais j’ai été filmée. » Je lui ai demandé comment elle était entrée dans une telle opération. « Par les réseaux sociaux. », m’a-t-elle répondu : « J’ai même trouvé un copain réformateur par les réseaux et lors de ces mobilisations, avec qui j’ai beaucoup voyagé avant mon arrestation. » .

C’est ainsi que nous entamons une cohabitation sympathique. On mange toujours ensemble, et je remarque qu’elle a de l’appétit, et rend hommage aux plats. Quand je me lève pour faire mes prières, elle me suit. Je prends le Coran, elle aussi, et nous communions en silence. Au bout de quelques jours, la cellule est méconnaissable tant elle s’emploie à la nettoyer. L’évier, les sanitaires sont dignes de Monsieur Propre ! Elle demande régulièrement l’aspirateur pour traquer la poussière et s’adonner à la propreté de la cellule.

Le soir, c’est l’heure des grandes confidences ! Elle avait 42 ans et était orpheline depuis son enfance. Sa mère travaillait comme femme de ménage à l’école et chez des particuliers. Quand celle-ci était malade et qu’elle ne pouvait pas se présenter à son travail, c’était elle, ma codétenue, qui la remplaçait. Très jeune encore, elle s’est débrouillée pour qu’une fondation (waqf) leur accorde une maison in the middle of nowhere, mais qui petit à petit, s’est retrouvée bien placée, dans une banlieue pauvre du sud de Téhéran. Elle aimait le volley-ball à l’école, et rien d’autre. Ses escapades finirent par être dévoilées. Son frère la mit à la porte à l’âge de 20 ans et la jeta dans les bras d’un ami prêt à l’épouser, comme le veut la coutume, sans cérémonie, sans robe blanche, sans dot. Elle était docile, s’accommodait de la vie qu’on lui imposait. Mais, dans sa nouvelle maison, sa belle-mère ne lui faisait pas confiance, allant jusqu’à cacher les clefs de la porte d’entrée. Agile qu’elle était, elle sautait par-dessus le mur de la cour pour gagner la ruelle. L’essentiel était de partir quand la vieille dormait encore, et de revenir avant qu’elle ne se réveille !

Elle se lança dans des activités bénévoles pour ne pas rester entre les quatre murs étouffants de sa maison. Elle poussait sans doute le bouchon trop loin pour un mari, turcophone, traditionaliste, qui partait à l’aube dans son atelier de maroquinerie et revenait tard le soir. Il finit par la renvoyer à 40 ans. « Je ne voulais pas divorcer. Je n’avais pas où aller ! J’ai pris des pilules pour me suicider, mais cela n’a pas marché, je suis restée à l’hôpital pendant 8 jours. Quand je suis sortie, j’ai espéré que mon mari comprendrait mon désarroi, mes regrets, et qu’il me garderait avec lui, je l’ai supplié ! Le lendemain nous étions chez le juge, qui n’a pas voulu m’entendre, et le divorce fut conclu, je me suis trouvée à la rue… Je marchais sans savoir où aller. La maison familiale, un waqf (biende mainmorte) mis à notre disposition, était maintenant occupéepar mon frère qui se l’était accaparée sans même nous en informer, ses frères et sœurs, et qui m’interdisait d’y pénétrer. Ma mère ne pouvait rien faire, elle n’avait aucun pouvoir. J’ai tourné dans les rues, finalement je suis allée à un poste de police pour me présenter sans abri. Ils n’ont rien fait. Je leur ai dit que s’ils ne m’aidaient pas je rejoindrais les filles de rue. Ils rigolaient : le soir tombait, je devais me dépêcher ! ».

La suite dès demain…

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