Steve Bannon en Europe Centrale

The Movement et ses contradictions européennes

Steve Bannon (à droite) avec Trump, à la Maison Blanche : indépendant, vraiment ? Foto: Sean Spicer / Wikimédia Commons / CC-BY-SA PD

(MC) – Le fameux Steve Bannon, l’ancien guru de Donald Trump, se livre depuis plus d’une année à une opération de com’ en Europe centrale. Séduction et attirance, à première vue. Mais la chose est bien plus difficile qu’il y paraît : appelant au réveil des identités nationales, Bannon essaie de promouvoir la sienne, et ne peut qu’y échouer. Paradoxale et ridicule ironie des affaires humaines.

Steve Bannon, un militant emporté par l’enthousiasme d’un nouveau monde possible ? Difficile à croire. D’emblée, la part personnelle apportée au financement gigantesque de cette opération pose problème. Ce que défend Bannon et ce qu’il dit vouloir promouvoir est trop voisin de ce qu’on peut à bon droit définir comme les intérêts de Donald Trump. Il est difficile de croire au désintéressement du tribun de Virginie.

L’intention affichée de Bannon est de construire une Europe populiste avec de solides fondements financiers, en rassemblant et en coordonnant les partis populistes pour qu’ensemble, ils puissent remporter les élections de mai 2019 et établir une Europe des nations, en brisant l’ hégémonie « bruxelloise ». Les pays d’Europe centrale lui semblent un terrain rêvé pour ce faire, puisqu’il est sûr d’y rencontrer une oreille attentive et bienveillante.

Pour atteindre son but, Bannon a fondé en 2017 The Movement avec le Belge Mischaël Modrikamen, le politicien de Couillet fondateur du Parti Populaire. Certaines sources doutent d ’emblée du désintéressement de Bannon : beaucoup pensent qu’il ne s’agit là que de se remettre en selle et d’y aider en même temps des personnalités un peu ringlinglin comme Nigel Farage, par exemple. Parmi les sceptiques : Viktor Orbán et Matteo Salvini, deux petits jaloux qui multiplient eux-mêmes leurs efforts pour regrouper les partis nationaux-populistes autour de leurs augustes personnes au Parlement européen, le premier surtout (voir notre article d’hier).

Mais la rupture apparente avec Donald Trump ne doit pas faire croire que Bannon est un croisé sans peur et sans reproche qui tente de briser la suprématie des eurocrates pour libérer les peuples du joug bruxellois. Il existe trop d’accords objectifs entre la « vision » trumpesque et la perspective bannoniste pour qu’on ne puisse subodorer un accord tactique, et bien sûr, qu’on ne puisse émettre des doutes sur l’indépendance financière de l’ancien Platon du Roi Trump (voir notre article du 25 juillet).

Steve Bannon est Américain : voilà ce qui en premier lieu pose problème. Les intérêts des Etats-Unis ne sont pas ceux de l’Europe, ni a fortiori ceux de l’Europe centrale. Beaucoup de dirigeants de l’extrême-droite et de la droite nationaliste claironnent leur refus d’une adhésion au Movement et donc, de son aide financière, que ce soit le RN français, les députés de l’UKIP anglais, le premier Ministre tchèque Mikloš Zeman et même, Alexander Gauland, le co-président de l’AfD allemande, qui a déclaré récemment : « Nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Les intérêts des partis antisystèmes en Europe sont très différents. » Restent cependant l’Italie de Salvini et puis les pays du groupe de Visegrád – du moins la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie, pays où l’américanophilie a récemment augmenté. Mais The Movement a-t-il de réelles chances de s’y imposer et par conséquent, de changer la donne des élections européennes ?

Ce qui s’y oppose, et sans doute fondamentalement, c’est l’ignorance et l’inculture très redneck de Bannon. Certes, ses marqueurs idéologiques sont bien notés par les populistes d’Europe centrale. Mais ils se heurtent à un certain nombre d’écueils qui leur font se dresser les cheveux sur la tête : sa position America First exclusive et bornée, et la remise en cause, très trumpienne, de l’OTAN ! Alors même que la Pologne, notamment, se sent directement menacée par la Russie poutinienne, sans doute à juste titre… Et last but not least, il y a l’individualisme exacerbé des dirigeants de ces pays, qui jamais n’iront dans une direction contraire à celle de leurs intérêts. Au fond, ce ne sont là que des aspects du même problème : en piètre logicien, Bannon en appelle aux particularités nationales au nom de la particularité américaine, la sienne, ce qui est très difficile à tenir. On sait comment les pays d’Europe centrale se refilent le mistigri de la migration, par exemple…

L’an dernier, lors de deux discours mémorables, à Prague et à Budapest, Bannon a commis gaffe sur gaffe. A Prague, devant des auditeurs ahuris, il s’en est pris aux pays qui « par l’importation de main d’oeuvre bon marché, pratiquent une concurrence déloyale », alors même que les Tchèques pratiquent une concurrence analogue, quelle que soit la manière dont on décide de la qualifier. Une critique que Bannon a stupidement transposée à partir d’une critique américaine du Mexique ou de la Chine… A Budapest, il s’en est pris à la Chine et à l’Iran, qui sont des alliés d’Orbán et sur lesquels il s’appuie largement pour asseoir sa position internationale ! La Hongrie attache d’ailleurs une importance majeure aux investissements chinois.

Comment en outre, Bannon peut-il proclamer les mérites de l’ America First dans ces pays et critiquer avec virulence l’Allemagne et l’Union Européenne ? Comment Hongrie, République Tchèque et Pologne pourraient-ils se passer de leurs principaux partenaires économiques ? Pourquoi devraient-ils risquer des taxes douanières et perdre ainsi des dizaine de milliers d’emplois ?

Là encore, problème de logique : soit Bannon préconise une fermeture et un repliement sur soi de chacun de ces Etats, soit une fermeture de l’Union Européenne en son ensemble – ce qui signifierait une accélération de l’intégration européenne et par conséquent, une politique économique renforcée à l’égard des Etats-Unis, avec restrictions à la clé !

Mais Orbán, Kaczyński, Kiska ou Zeman sont des dirigeants rusés. Il est très probable qu’ils essaieront d’utiliser Steve Bannon pour leurs propres fins, en se servant de sa célébrité et de son prestige. Un député européen du Rassemblement National, Jérôme Rivière, l’a d’ailleurs reconnu implicitement : s’il refuse une quelconque adhésion aux « idées » de Bannon, il les qualifie cependant de « bonne boîte à outils non-partisane ». C’est-à-dire qu’on peut en tirer çà et là certains éléments, au gré de ses besoins tactiques du moment. Et Bannon lui-même, encore un beau paradoxe, servira très bientôt de pantin à exhiber durant un certain temps – aussi longtemps que le prurit anti égalitaire et anti-immigrants démangera les peaux européennes. Et surtout, avant les Elections du printemps prochain.

Mais la droite national-populiste européenne n’a sans doute pas réellement besoin du sublime redneck pour espérer détruire l’Europe démocratique à partir de son propre sein. Il faudra y veiller de très près et voter au bon endroit.

 

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